^^-^^y

Wêêè meà

^'4V

-^^-

N

Digitized by the Internet Archive

in 2010 with funding from

Research Library, The Getty Research Institute

http://www.archive.org/details/raisonnedelarchi05viol

DICTIONNAIRE RAISONNE

L'/VRCHITECTURE

FRANÇAISE

DU xr AU xvr siècle

Droits de traduction et de reproduction réserves

I M P Kl M E lU E D !•: E . M A U T I N K T , HUE MIGNON, "2

DICTIOMMAIRE RAISONNÉ

DE

L' \RCHITECTLRE

FRANÇAISE DU Xh AU XVS^ SIECLE

PAR

E. VIOLLET-LE-DUC

ARCHITECTE

TOME CINQUIÈME

PARIS

r A, MOREL a: C", ÉDITEURS

RUE BONAPARTE, 13 M DCCC LXXV

RE F

NA 10^1 V79 187:

V, 5"

DICTIONNAIRE RAISONNÉ

L'ARCHITECTURE

FRANÇAISE

DU xr AU xvr siècle

DAIS, S. m. C'est le nom qu'on donne à des pierres saillantes, plus ou moins ornées de sculptures, qui sont destinées à couvrir des statues à l'extérieur et même à l'intérieur des édifices religieux et civils du moyen âge. Les artistes de cette époque ne trouvaient pas qu'il fût convenable d'adosser une figure de saint ou de personnage célèbre à un mur, sans préserver sa tête de la pluie ou de la poussière par une sorte de petit auvent tenant à la con- struction. Ce n'est guère qu'à dater du xn'' siècle, cependant, que les dais furent, presque sans exception, pla- cés au-dessus des statues extérieures. Quelquefois, à cette époque, comme, par exemple, sur la face du porche de l'église de Moissac, les dais ne sont qu'une assise basse, une dalle taillée sur ses faces en forme d'ar- cades (fig. 1). Néanmoins on voit, dans des monuments du xif siècle, des

dais richement décorés déjà et qui figurent de petits monuments suspendus au-dessus des statues. L'église du Saint-Sauveur de Dinan, des deux côtés du portail, nous montre deux dais, importants comme masse et délicatement travaillés, qui couvrent des figures de saints. Taillés dans un granit friable, ils sont malheureusement très-altérés par le temps. Quelquefois les statues étant adossées à des colonnes,

V. 1

[ DAIS ] 2

les (lais liciiiiriil citalciiiriil à leurs lïils. Alors la colonin'. la slaliic, son siipjiori cl le diiis son! tailles dans un seul morceau de pierre. Au porlail l'oyal de la cailiédrale de Chartres ou reniai-que, suspendus sur la UMe des fijjtures du xn' siècle qui décorent les trois portes, plu- sieurs dais (Tun beau slvle; nous donnons ici 'ti<'. 2) l'un d'eux.

Les (lais nous lournisseni souvent des motifs variés de couronne- ments d'éditices, cest-à-dire certaines parties de ces éditiees (iuis(»nt presque toujours détruites ou modifiées. Il est à remarciuer, mènu!

juMidan j;Çeneral ont été partie c

"h

emen sculp cuira

xn' cl Mil' si(~'cles, qu(^ c<>s petits modèles reproduisent t des exemples déditices antérieurs à réj)oque les dais lés. Ce l'ait peut ètic ol)scrv('' au-dessus des statues de la le (\h portail occidenlal de la callK-drale de Pai'is (fig. 3).

3 [ DAIS 1

Ces dais figiiront rnroro dos coupoles, des combles plais, comme on n'en faisait plus alors dans celle pailie de la France.

Les dais qui protègent les statues du xn" siècle et du commencement (lu xMi', jilacées dans les éhrascMuents des portails, sont taillés sur un modèle ditlerent. ('chaque statue possède son cul-de-lanipe et son dais particuliers. Cependant il est à celte règle une exception fort remar-

quable à la porte de la Vierge de la façade occidentale de Notre-Dame de Paris. Les statues qui décorent les deux ébrasements de cette porte sont surmontées d'une série de dais tous pareils, qui forment au-dessus de la tète de ces statues un abri dun style peu commun. La sculpture de la porte de la Vierge est d'ailleurs empreinte d'un caractère original, et nous ne connaissons rien de cette époque (1215 à 12:20) qui puisse lui être comparé comme grandeur de composition et comme beauté d'exécution. Voici (fig. 4) comment sont disposés ces dais formant une

[ DAIS ] 4

sorte dVntablomont au-dossus des rliapileaiix des eolonnettes placées entre et derrière les statues, et ne se conrondant pas avec ces chapi- teaux mêmes, ainsi que cela se pratiquait alors.

Les monunienls relij,Meux de la Bour^o^rne sont ])resque tous dé- ])Ouillésde leurs statues extérieures. Dans cette province, la révolution du dernier siècle a mutilé les églises avec plus d'acharnement que dans rile-de-France et les provinces de l'Ouest. Jetant bas les statues, la rage des iconoclastes n"a pas respecté davantage ce qui les accompa- gnait, et les sculptures des portails ont été non-seulement brisées, mais coupées au ras des nmrs, ainsi qu'on peut le voir à Seniui', à Beaune, à Notre-Dame de Dijon. Le peu de dais qui reslenl du com- mencement du xiii" siècle, dans celte province, font regretter qu'dii les ail presque partout détruits, car ces rares exemples sont admiia- blement composés et sculptés. On en Jugera par l'exemple que nous donnons ici (fig. 5), et qui provient du portail de la petite église de Saint-Père sous A'ézelay. Ce dais était peint comme toute la sculpture du portail. La statue était adossée à la colonnette A, dont le chapiteau est pénétré par le dais.

A cette époque déjà, les dais bourguignons sont surmontés dédicules en forme de pyramide ou de lour, posés sur l'assise engagée dans la bâtisse, (^ette superl'élation ne se trouve que plus tard dans les éditices de riIe-de-France et de la Champagne.

Vers le milieu du xni" siècle, au moment l'architecture devient plus délicate, rornementation plus tine, les dais sont souvent d'une extrême richesse de sculpture ; alors ce sont de petits châteaux cou- ronnés de tours crénelées, avec leur donjon. A l'intérieur de la sainte Chapelle de Paris, au-dessus des douze apôtres adossés aux piliers, on voit des dais crénelés dont les tourelles sont percées de fenêtres l'em- plies de verres bleus ou rouges. Mais les dais les plus remarquables en ce genre, que nous connaissions, existent au-dessus des figures de la porte du nord de la cathédrale de Bordeaux (fig. G)'. Jusqu'à cette époque, ainsi que nous lavons fait remarquer tout à l'heure, les dais dune même ordonnance d(> statues juxtajjosées sont variés dans leur forme et leur dimension; mais, à dater du milieu du xiu' siècle, les dais dune mt'mc rangée de figures sont habituellement semblables et formeni une c(>inlure d'arcatures uniformes, ainsi qu'on peut le voir au portail occidental de la calluMliale de Iteims (fig. 7i ; cependant ils ne sont pas encore surmontés de hautes pyramides, si ce n'est en Bourgogne, Ton voit déjà, au milieu du xni" siècle, quelques dais tei-min<''s en fa^on de pinacles ou clochetons. Pendant le xn*" siècle, les dais prennent beaucoup d'importance, se couvrent de détails, sont taillés en forme de pelites voûtes précieusement travail-

' Cette porto se trouve anjourd'liiii eiiga/éo dans une sacristie ; toute la sculpture en est fort belle. Les statues des douze apôtres ont été enlevées de cette porte et sont î'pisécs d('iuiis |iiMi dans la catliédrale.

'^ [ DAIS ]

lées: quolquorois, dans los él)ra.senioii(s dos porlails, sous les porches, ils liguiviil une arcaluiv saillanle découpée, portée de distance en

distance sur des pilettes très-déliées, entre lesquelles sont alors posées les figures. On voit des pinacles ainsi disposés sous le porche occidental non terminé de l'église Saint-Urbain de Troves (fi-. 8), sous le porche

[ PAIS ] <•

t|p ri'^MisodcSomiir on Auxois. Alors, au Viou do posor surdos culs-do- lauipo, les slaluos soni dt'l)<)ul, sur une saillio coulinuo A, recovanl les piletles B (fij?. 8) ; elles sabrileni ainsi sous une p;alerie profonde, peu- vrnl preu(li<' des niouveinenls varic's, se Inueliec, faire partie d'une

mêuio scène, comme lAdoralion des ma^M^s, la Présentation au temple, le Baptême de Jésus-C.liiist, etc. Otto disposition nouvelle se prêtait au sentiment diaiiiali(ine (|ue chercliait déjà la statuaire de cette époque.

Au-dessus des statues isolées, posées soit à lintérieui', soit à l'exté- rieur <les édifices, au xiv' siècle, les dais sont généralenuMit surmontés de riches pyramides à jour qui n'otlrent rien de particulier et ressem- blent à toutes les terminaisons dos clochetons d'alors (voy. Pinacle).

Sans changer notablement les formes de ces dais du wx" siècle, le XY" siècle ne fait que les exagérer. Les dais se voient encore dans l'ar-

7 [ DAIS ]

chifecfure du xvi* siècle au-dessus des figures; ils sont refouillés à lexcès, couverts de détails sans nondjre : tels sont ceux du portail de la cathédrale de Tours, ceux de l'église Saint-Michel de Dijon. Il paraît inulile de donner des exemples de ces derniers détails, qui sont entre

les mains de tout le monde. Les stalles de bois des chœurs des églises étaient surmontées de dais qui préservaient les religieux du froid. Ces dais ont une grande importance comme ouvrage de menuiserie (voy. Stallk). Quelquefois des statues assises du Christ ou de la sainte Vierge, dépendant de retables ou posées dans les tympans des portails ou même des pignons déglises, sont sculptées sous un dais porté sur des colonnes, disposé comme un cyborium. Ces sortes de couronne- ments accompagnant des figures sacrées méritent touterattention des artistes, car ils fournissent des exemples de ces décorations intérieures de sanctuaires, détruites en France aujourd'hui, sans exception. Un retable fort curieux, du commencement du xn*" siècle, et qui fut, il y a quelques années, l'objet dun procès entre l'État et un conseil de fa- brique qui avait vendu cet objet à un marchand de curiosités (procès gagné par l'État, et à la suite duquel le bas-relief fut réintégré dans l'église de Garrières-Saint-Denis, près Paris), se compose de trois su- jets : d'une Annonciation, d'un Baptèmede Jésus-Christ, et, au centre.

[ DAIS ] 8

(rime ligure assiso de la Vici-i^o 'IciianljrEnfanl sur ses genoux. La

^. ^:^/z^A^'^f/6>r .

Vierge est surmontée duii dais ligurant la Jérusalem céleste, porté sur

0 [ DAl.l.AGK 1

deux colonnes [Wg;. 9). A la calht'diale de Chartres, dans le tympan de la porte (1(> droite du portail royal, on voit aussi une Vier{,'e dans la même attitude, suiniont«'e d'un dais. A la calhédialede Paris, la porte

Sainte-Anne présente au sommet de son tympan un dais magnifique protégeant la statue assise de la mère de Dieu. L'article Arche d'al- liance du Dictionnaire donne un dessin du dais posé au-dessus de la statue adossée au trumeau de la porte de la Vierge (même édifice).

DALLAGE, s. m. De tout temps et dans tous les pays on a employé, pour revêtir les aires des rez-de-chaussée, soit uans les édifices publics, soit dans les habitations particulières, des pierres plates, dures, polies, jointives, sans ordre ou avec symétrie. La plupart des carrières de pierres calcaires possèdent des bancs supérieurs minces, d'une con- texture compacte, propres à ce genre de pavage. Les Romains avaient employé comme dallages des matières précieuses, telles que le marbre, le porphyre, le granit, le jaspe même, et cela avec une prodigalité sin- gulière. Il existe encore quelques-uns de ces dallages qui se font remarquer par la grande et simple ordonnance du dessin et la beauté des matières employées : tels sont les dallages du Panthéon de Rome, de la basilique du t'oruni de ïrajan. Les architectes du moyen âge ne possédaient pas, comme les Romains, ces matières précieuses, et les eussent-ils possédées, qu'ils n'avaient plus les facilités pour les tailler en grands morceaux et les polir. Lorsqu'ils vouluient décorer les aires

V. ^

[ l.AI.LAGi: ] 10

dos édilices, ils adopli'ronl donc dos inoyons plus simples et surtoul moins dispondioux. Dès l'opoquo byzantine, les Gi-ecs avaient essayé do décorer les surfaces planes, verticales ou horizontales de leurs monu- ments, au moyen d'incrustations do marbres do couleur ou de mastics colorés dans les plaques do marbre blanc ou do pierre calcaire. On ob- tenait ainsi des dessins dune grande richesse, très-variés et très-fins, avec des matières faciles à se procurer; ce n'était })lus qu'une affiiire de main-d'œuvre. Ces procédés furent employés en France dès le xu' siècle, el i)oul-ôlro mémo avant cette époque, bien que les exemples nous manquent absolument. Grégoire de Tours i)arle de pavages d'églises d'une grande magnificence; mais il est à croire que ces dal- lages étaient faits conformément aux procédés antiques, peut-être même avec des débris de monuments romains, ou se conqiosaient de grossières mosaïques comme on en trouve encore un si grand nombre sur la surface de la France (voy. Mosaïqui:).

Pendant le moyen âge, en France, la mosaïque ne fut employée que très-rarement, et ces sortes do pavages, composés do petits morceaux de pierres dures foi-mant dos entrelacs, connus sous le nom d'ojms Alexandrin wn, si [communs en Italie et en Sicile, ne se rencontrent qu'exceptionnellement ; encore sont-ils évidemment importés d'Italie. On voit de ces pavages dans le sanctuaire de l'église abbatiale de ^Vost- minster, à Londres, et dans celui de l'église de Saint-Benoît sur Loire. Cette importation ne fut point imitée par nos architectes clercs ou laïques. Ceux-ci adoptèrent de préférence les dallages de pierre calcaire dure ; et lorsqu'ils voulurent les décorer, ils gravèrent dos dessins sur leur surface, qu'ils rempliront ào plomb, ou de mastics colorés en noir, en vert, en rouge, en brun, on bleu clairon sombre. Deux causes con- tribuèrent à détruire C(^s dallages : d'abord le passage fréquent des fidèles, qui usaient bnir sui'face avec leurs chaussures; puis l'usage admis généralement, à datew du xiii* siècle, d'enterrer les clercs et même les laïques sous le pavé des églises. Ainsi beaucoup de dallages anciens furent enlevés pour faire place à des pierres tombales qui, à leur tour, composaient une riche di'coration obtenue par les mêmes procédés de gravun's et d'incrustations (voy. Tomhks).

Les plus anciens fragments do dallages gravés que nous possédions proviennent de l'église de Sainl-Monoux, près de Moulins. Ces frag- ments (fig. 1 et 1 bis] datent du xn" siècle; ils sont do pierre blanche incrustée d'un mastic résineux noir. Le morceau do dallage figure 1 formait le fond ; celui de la figure 1 bis^ la bordure.

Les nombreux fragments do dallages gravés et incrustés qu'on voit encore dans l'ancienne cathédrale (\{^ Sainl-Omer, el (jui ont ét('' publiés par M. Iv A^'allel ', nous présentent le spécimen le plus conq)lot décos sortes d'ouvrages qui, autrefois, décoraient l'aire des cha'urs et dos cha]»olI(^s absidalos dos principales églises do France. Ces fragments

' Di'scrijit. (lu pave de l'aneienne ccUliédr. de Sai)it-Oi»er, 18 i".

il I nAi.L.\(;i: ]

appartiennoni évidoinmrnl à diverses ('poques ' ; déplacés aujonrd liui.

ils faisaient originairement partie des dallages du chœur et de plu- sieurs chapelles, et ne furent pas tous exécutés à la fois. Conformé-

' M. Vitet, dans un rapport au Ministre de rintériour (1830), regarde ces dalles comme appartenant à la fin du xii" siècle. M. Hermand ne les croit pas antérieures à 1:260. Le fait est qu'elles n'appartiennent pas toutes à la même époque : quelques-unes de ces dalles ont tous les caractères du dessin du commencement du xiir siècle ; d'autres sont plus récentes.

r iiAi.i.A(,i: I _ ^o __

|{,M\ cimqiK»

V

flallo. sanf,,,n.I,,,M.s,.xn.,,lioMs, insnil „M,l,^^s

iii<-(.iii|)l(.|.,.(IViisoiiil)l(>

l'i [ DALLAGK ]

(le lii coniposition «'lail (tl)lonii an uuiypn do la iii\la|)osi(ioii do ces dallos. Ainsi lodallai^o clail Iravaillool lorniint; à l'alolioi'.avanl la poso. l.osdossins soûl li'ôs-variés ; plusionrs do ces dalles, qni apparlionnonl à la tin de la proniièi-o nioilié du xui" siècle, représeuleut des guer- riers à cheval, armés seuleuieut de l'écu et tenant un pennon à leurs armes. Quelques inscriptions se lisent encore autour des figures et in- diquent que ce pavage a été fait au moyen de dons, chaque dalle ayant été donnée par le personnage représenté.

Voici .(fig. 2) une de ces pierres gravées, autour do laquelle on lit cette inscription :

-}- IXilDlUS FlLirS FULCONIS DE SANCTA ALDEGUNDE DEPIT ISTUM LAPIDEM IN UONORE lîEATI AUPOMARI.

Les fonds sont bruns ainsi que l'inscription, et les traits de la figure et du cheval sont rouges. D'autres plaques de pierre provenant de la même décoration, composée d'une réunion de carrés, représentent des figures grotesques, des ornements, des personnages assis sur un trône. Une suite do dallos d'une dimension plus petite, et qui pa-

[ DALLAGE ] li

raissont apparfonir au comnioiiccnipnl du xui'' sic'clo, représonlont les Ai'ls libéraux, . uu /,()(lia(pi<' avec les travaux do iannée'. Une troisième série nombreuse de pdils carreaux de pierre renferme un nond)re considérable d'animaux lantasti(pies et d Ornements d'un beau carac- tère, dont le dessin remoidt^ à la fin du xir siècle ou au commence- ment du xnr'. -M. E. Wallet- a essayé de reconstituer les compositions d'ensemble de ces dalles, et il les sépare au moyen de bandes formées de petits carreaux de marbre noir. Nous ne pensons pas que celte restauration puisse être admise, d'abord parce que dans les dallages gravés dont nous possédons des ensembles encore existants, comme ceux de Saiid-Nicaise de Reims, de Saint-Denis et de Canterbury, on ne trouve ii(Mi qui justifie cette bypothèse ; puis, parce qu'en exécu- tion le contraste de ces bandes pleines avec ces dessins déliés produit le plus fâcheux effet, ainsi que nous avons été à même de le reconnaître. Les bandes pleines, noires ou rouge sombre, se marient parfaitement avec les carrelages de terres cuites émaillées (voy. Caurelagi:) dont les tons sont vifs et biillants et qui sont de même matière que ces bandes ; mais cette harmonie ne peut exister entre des pierres dont les fines gravures sont remplies de mastics colorés et de carreaux de marbre noir dont l'aspect est toujours dur et froid. Les bandes de carreaux noirs dt't misent absfdumenl l'effet des gi-avures. A défaut d'un grand nombre de monuments existants, nous possédons les dessins de feu Percier sur l'église abbatiale de Saint-Denis; ces dessins nous donnent une quantité de dallages composés de pierres gravées, et aucun de ces dallages ne présente de ces bordures ou encadrements de pierres de couleur; il est certain, au contraire, que les architectes ont voulu obtenir dans leurs dallages cette harmonie tranquille des tapis cpii convient si bien à une surface horizontale faite pour marcher. 11 est dé{)laisant de poser les pieds sur un pavt' dont les tons violents font croire à des saillies et des creux : les arlisl(>s des xn" et xui" siècles avaient assez l'instinct des efï'ets de coloialion dans les ('dilices. j)our éviter ces (h'fauls avec soin.

Les dallages gravés qui décoraient l'aire de plusieurs des chapelles absidales de l'église abbatiale de Saint-Denis en France étaient fort beaux. Ils existent encore en partie, ont été rétablis à leur ancienne place, ou sont re|>roduits dans Y Album de feu Percier.

Nous donnons ici (fig. \V] une portion du dallagt^ de la chapelle Sainté-Osmane. La marche de l'autel, don! noire planche laisse voir une portion en A, représente les cpiafre ^'ertus. avec un encadrement d'ornenuMifs très-délicats conq)Osés de quatrefeuilles contenaid des animaux fantastiques. Autour de cette marche, relevée de ii centi- mètres au-dessus du pavé de la chapelle, se dévehqipent des sujets dans

* Dans la ratliiklralc de ("aiilcrbiirv, on voit niroro un zodiaiim^ ainsi gravô snr les dalles du eliœnr, qni date du xiir .siècle, . Planclie VIII.

lo [ DALLAGE ]

dos médaillons oirrnlairos, roprc'SPiitanl los travaux ot plaisirs dos

AVTEL

doiizo mois de rannée ivoy. Zodiaque). Cet encadremont, relevé par

[ DALLAGK ] 1(>

des fonds noirs, se détache sur un fond plus simple composé de frrands qualrcftHiilles avec rosettes, enire l('s(|ut'ls sont gravés des animaux synd)oli(|ues, des chasses enlremch'cs de feuillages. Une tîne hordure B encadre rensiMuhle de celle composition. Un remarquera cond)ien l'aspect décoratif (le ce riche dallage est délicat, sans être confus: l'artiste a eu le soin de fair<^ les ornements de la marche de Tautel sur une échelle beaucoup plus petite que ceux du fond du dallage, afin de donnera cette marche relevée quelque chose de particulière- ment précieux. .\ distance, le dessin gi'néral se comprend, et de près

il allin^ les yeux par la comhinaison gracieuse des gravures, qui soni toutes r<'mplies de masiic noir. Ouehpu^fois, comme dans la chapelle de Sainl-l^éregrin de la même t'glise, le dallage se compose d'un des- sin uniforme enlourt' d'une jxuduie ou d'une inscription fig. i). Ce dallagt\ dont nous donnons ci-dessus un fragment au quart de l'exé- cution, est de nu'me de liais. Le fond des tleurs de lis est noir, le fond des rosaces vert-olive, les rftsettes rouges, ainsi que l'inscription : de petits cubes de verre dorés inciu^li's en A ('gavent ItMisenihle de la décoration, un peu sombre'.

Les dessins des dallages de Sainl-Denis sont d'une grande purel('' ; les

' Ces cubes (lo veiic stnil l',iliiii(iii''S foiiiiiH- ceux i(u'im Innivi^ il:iiis loiitos les ninsaïijiics italiennes du Xlll'- siècle idiles hiiidiiliiics), c'est-à-dire que la feuille dur, posée sur une pâte, est jjaraulie par une couverture très-mince de verre.

17 [ DALLAGH ]

figures sont Iracéos do main do maître et d'un style très-remarquable. Tous ces dallages apparliennent aux restaurations commandées par saint Louis dans l'ancienne abbatiale ; c'est dire qu'ils datent du mi- lieu du xni*^ siècle. Les gravures soiit faites dans du liais (cliquart) fort dur, intaillées de 5 millimètres environ et remplies de mastics noir, rouge, vert sombre, bleu glauque et brun. Par places sont in- crustées des phuiues {\o verre coloré ou blanc verdâtre, peint et doré par dessous en manière (h; tixés, ou encore de ces petits cubes de pâte dorée comme dans la figure précédente. Quelques-uns de ces beaux dallages ont été réparés et remis en place ; leur effet est celui produit l)ar un tapis d'un ton très-doux et harmonieux.

Il existe encore, dans l'église Saint-Remi de Reims, une portion du dallage qui autrefois couvrait l'aire du choeur de l'église Saint-Xi- caise de la même ville. Ce dallage date dos premières années du mv" siècle et représente dos scènes de l'Ancioii Tostamont, inscrites (hins des compartiments cari'és (tig. ."Si. ClKnpio dalle porto un sujet, ol colui que nous avons choisi figure Moïse, Aaron et Hur, pondant la bal aille

V. 3

[ HALLAGi: ] IS

livret^ par Israi'l coniro Ainalorh'. Ips Irails i,M\avés sont romplis do plonil) sans aulro roloration. 11 nosi pas Itcsoin do dii'pque cos sortes do dallaj^os coûtaient lorl cher, ot (luOn ne pouvait les placer que dans des églises riches, dans les sanctuaires cl ([uelques chapelles privi- légiées. Souvent on se contentait de dallages unis ou composés de carreaux noirs et blancs. Alors les dessins sont variés, les carreaux à l'échelle du monument et généralement de petite dimension.

La cathédrale d'Amiens conserve encore presque tout son dallage du xm' siècle, qui ne consiste qu'en petites dalles carrées de 32 centi- mètres (un pied) de côté, noires et blanches, formant à chaque travée un dessin différent. Voici (fig. Oi une de ces combinaisons. Pctur juger de l'effet de ce dallage, fort détérioré aujourd'hui, il faut monter dans les galeries et le regarder de haut et à distance : les compartiments sont très-heureusement combinés ; dans la nef, ils étaient interrompus par un grand labyrinthe également fornn'' de carreaux noirs et blancs

' Voyez Siinit-Hnii! i/c liciiits, iliiUr-i ilit Mil' sn-clf. jimIiI. par >i I'. ï.uIk'. ^ll'illl^, l8tl

19 [ DALLAGE |

(voy. Labyrinthe). Ces dallagos, d'une date ancienne, sont assez peu eoniniuns. On en trouve des débris d'une époque plus récente dans beaucoup de petites éj^lises trop pauvres pour avoir pu remplacer ces anciens pavés. L'éj^lise d'Orbais (Marne) possède un dallai,'e du XV* siècle (tîg. 7), composé de petits carreaux de marbre noir de 0'",i4 de côté et de dalles barlongues blanches posées de façon à figurer une sorte de natte d'un bon effet. Ces dessins, si simples qu'ils soient, ne sont jamais vulgaires. Les dallages étaient employés non-seulement dans les édifices publics, mais aussi dans les habitations privées. La

plupart des grand salles des châteaux, des évêchés, des hôtels de ville étaient pavées de grandes dalles de pierre dure. Souvent même, dans les châteaux, ces dallages étaient décorés d'incrustations de pierres de couleur ou de mastics, ou encore les dalles alternaient avec les stucs peints. Dans un compte de la construction du château de Bellver, dans l'Ile Majorque ', il est question des pavages de cette habita- tion seigneuriale, « faits de stucs composés de chaux vive, de plâtre et de grandes pierres mélangées de couleur ; le tout si bien poli, qu'on eût pu croire ces aires composées de marbre et de porphyre ». Les anciens avaient compris l'importance des pavages comme moyen de décorer les intérieurs des édifices, et le moyen âge ne fit que suivre et perpétuer cette tradition. En effet, il faut avoir perdu le sens déco-

' Ce compte commence au l'"' avril i:il)'J cl se termine à la fin de liécembre de la même année. (Voyez les Mélanges ijéoijr. et lusl. de Jovellanos, édit. de 1815. Madrid, t. III.)

[ DALLAGi: ] ^0

vatif. (lirons-nnus, pour snufi'rir, dans un infériour décoré dp srulp- lurps, (le |)('iiilines cl de vitraux colurés, dos dallajics ^ais, unilniiucs de ton. (|ui, par la surface étendue quils occupent, prennent une valeur telle cpu' toute oi-nenientalion des j)arenients, si riche (juCUe soit, est détruite, ou tout au moins rt^froidie. Les dalla^^es colorés sont une des plus splendides et j)laisantes décorations qu'on puisse imaginer. En France comme en Italie, le moyen âge ne man(jua jamais d'employer cette sorte de décoration trop rarenn-nt appliquée au- jourd'hui '.

Dallage employé comme couverture. Lorsqu'on eut l'idée de rem- placer les charpentes qui couvraient les salles et les vaisseaux par des voûtes, on pensa d'abord à protéger l'extrados de ces voûtes par des dalles ou de grandes tuiles posées à bain de mortier; ce système de cou- verture s'a])j)li(piail parfaitement d'ailleurs sur les voûtes en berceau plein cintre ou composées d'arcs brisés. Dans le midi de la France, en

Provence, sur les bords du Rhône et dans le Centre, on voit encore des nefs d'églises dont les voûtes sont ainsi couvertes par des dalles su- perposées (fig. 8). Mais on reconnut bientôt que, si bien exécutés que fussent ces dallages, et si bonnes que fussent les pierres employées, ces pierres cependant, par l'effet de la capillarité, absorbaient une grande quantité d'eau et maintenaient sur les voûtes une humidité permanente ; on reconnut aussi que, du moment que les dalles étaient isolées de l'extrados, l'eft'et de la capillarité cessait, ou du moins que l'humidité ne se communiquait plus aux voûtes. On songea donc, vers le commencement du xiu'' siècle, à poser les dallages sur les arcs au- dessus des voûtes, de manière à laisser l'air circuler entre le dessous des dalles et l'extrados des voûtes, et à combiner ces dallages de ma- nière à éviter autant que possible les joints découverts. l>es construc- teurs reconnurent aussi que les dallages ayant une pente assez faible, il était nécessaire d'activer l'écoulement des eaux jibiviales sui' leur surface pour éviter les détériorations de la i)ieire. sur laquelle^ la ])luie ne s'écoule pas rapidement. En conscMpuMice. ils eurent le soin

' Ce n'est que depuis le dernier siècle qu'on a cessé d'employer les dallages colorés dans les édifices, et sous Louis XIV encore de nia^inifiques pavages ont (''té exécutés ; nous citerons, entre autres, ceux de la grande cliapolle de FontainehliMii et du chœur de la cathédrale de Paris : ce dernier est un chef-d'o/uvr.'. Il est restauré et replacé.

:21 [ DALLAGE ]

dp laillpr la surface oxtérioure des dalles en forme de cuvette (fipr. 9). Par ce moyeu, l'eau réunie au milieu de chaque dalle se trouvait former un volume assez considérable pour produire un écoulement rapide, même pendant ces pluies tines qui, bien plus que les ondées, pénètrent et détruisent les matériaux calcaires. Les joints de ces sortes de dallages nt'iaient pas assez relevés cepeiidaiii pour ne pas être l)aignéfl pendant les averses; on donna donc bientôt un protil décidé

aux rebords des dalles, afin de relever entièrement le joint et ne plus l'exposer qu'aux gouttes d'eau tombant directement du ciel. C'est ainsi que sont exécutés les dallages des terrasses de la cathédrale de Paris, posés sur des arcs et complètement isolés des voûtes (fig. 10). Ces grandes dalles sont encore légèrement creusées en canal dans leur milieu, afin de précipiter l'écoulement des eaux en formant dans ces milieux de petils ruisseaux. En outre, le recouvrement A de chaque dalle est taillé en mouchette, ainsi que l'indique le profil A', pour éviter que les eaux, en bavant sur les bords, ne viennent, par Tefifet de la capillarité ou d'un vent violent, à remonter dans le lit E.

Les dallages des terrasses de Notre-Dame de. Paris reposent (comme le fait voir notre fig. 10) sur des pannes de pierre dure B. portées sur des arcs bandés de distance en distance et suivant la projection hori- zontale donnée par les arcs des voûtes, afin de ne pas multiplier les poussées. Au sommet et à l'extrémité inférieure de la pente, les dalles s'appuient sur le chéneau D et sur une assise saillante C incrustée dans le mur.

Un ouvrier s'introduisant sous ces dallages, au moyen de trappes ménagées à cet eft'et et percées ainsi que l'indique le tracé G, on peut surveiller ces voûtes, les réparer, les reconstruire même à couvert ; s'assurer de l'état des joints des dalles, enlever celles-ci et les rem- placer fiicilement, si elles viennent à se détériorer. Certes, l'apparence

( DALLAGi: ] 22

«'xlciicurc «le r.ii'cliilocliirc dcinaiide cho/. rai'cliiloclo un p;où! sûr, mit' parfailc (■i)iiiiai>.saiHf des rcssouircs do son ail ; mais ces soins

apportés dans la combinaison des parties de la construction qui con- lrii)uent cssenlicdlement à la conservation des éditices et à leur facile entretien ne sauraient lro|) être recommandés, car c'est à cette atten- tion dans les moindres détails qu'on reconnaît le véritable maître de l'œuvre, celui dont l'esprit embrasse à la fois, et les conceptions d'en- stMuble, et l'organisation intime de Féditice qu'il consiruit. Sous ce rapport, il faut avouer, encore cette fois, que nous avons beaucoup à prendre à ces artistes méconnus des siècles passés.

On trouve aussi des exemples de dallaji;es dont la combinaison est moins simple, mais est plus propre encoi'e à épargner renlrelien, en ce qu'aucun joint n'est découvert. Ce sont des dallages combinés à peu près comme l'étaient les couvertures de marbre ou de tei're cuite des éditices grecs de ranli(|ailt'. Des arcs légers (fig. H) sont espacés de favon il recevoir des rangs tle dalles creuses superposées; sur les ran-

(éos do dallos s.M-vanI ûo canal s.m.I p„s,'.s (raulres ranj^s do dalles lor- un rccouvi'cinenl complol, conimo le iaii voir \o profil A. Dans

mail

//

IL

ces sortes de da lagos, il n'es! besoin nulle pari de mastic ou ,1e mor

-.-pour calfeutrer les.joinls, .ni sont tous masques. On trou e d

res sortes de dallages su.- les bas cAles de lé.lise de Chaumonl f^

(Haute-

[ DAM II; Il ] ÛA

Marne) et sur ceux de Téglise collé'-ialc de Poissy. Toutefois ces dal- lages sont ehers, en ce qu'ils ohUiJ^enl de niulliplierles arcs et exigent des tailles lutiiilneuses.

DALLES, s. f. Voy. Dallagi:. Dali.ks timllaihi-s. Voy. Tumbkau.

DAMIER, s. m. Le damier est un orneineni d'architecture fréquen)- meiil employé, jxMidanl le xii'' siècle, pour décorer les bandeaux, les archivoltes, les corniches des édifices de j)iei're : il forme, avec les omettes o[ les dents de scie {voy. ces mots), des découpures géométriques qui rompent la monotonie des moulures horizontales ou concentriques

/

par des jeux d'ondii'e ti'ès-simj)lenieiil ohlenus sans avoir recours à la sculpture, (-"est surtout dans rilc-de-France, le Soissonnais et en Normandie, (iiToii Ironve rem|>loi des danuers à dater de la fin du XI*" siècle justiuau commcnceincnl du xiii". L'église de Notre-Dame de Paris étail couroiHK'e, dans sa partie sn|)érieure, par une belle cor- niche composée de quatre langees de daini('r>. doiil trois sont encore en place auloui' de l'abside.

N'oiei (lig. I , en A. enniineiil xnil lailles ces damiers, don! eliafpu' rang est pris dans une assise de ()"',:2.') de liaiilenr.

:2o I it.vriMiiN I

Quolqiiefois doux, rangs do daniioi-s son! laillôs <laiis uno soulo assiso B. Ils dôcoroni alors la lablollo supôriouro duuo corniche, un bandeau ou uno aïohivollo. Los damiers couvrent aussi, on Normandie, dos parements do murs, dos rampants de contre-forts; alors ils figu- rent des essenfes ou l)ardoaux de bois. (Vêtait un moyen pou dispen- dieux de donner de la richesse aux tympans, aux surfaces des murs dont l'aspect paraissait trop froid.

DAUPHIN, s. m. Bouche inférieure d'un tuyau do descente se recour- bant pour jeter les eaux dans un caniveau. Dès le xin' siècle, les tuyaux (le descente de plomb furent employés (voy. Conduite, Construction);

"^

mais nous ne connaissons pas de dauphins atïectant la forme qui leur a donné ce nom avant le xyi" siècle. On voit encore un dauphin de fonte de fer de cette époque attaché à la base d'une maison située en face du portail royal de la cathédrale de Chartres. La figure 1 en donne une copie. Lorsque des tuyaux de desconte sont appliqués à des édifices dos xnr et xiv"' siècles, les dauphins (c'est-à-dire les bouches infé- rieures de ces tuyaux) se composent d'une pierre évidée de façon à détourner les eaux dans le caniveau ([ui les doit recevoir.

V. 1

l ui:nt i>i: scii: ] :2G

DÉCOR'^TION, s. f. Il y a dans rai-cliileclui'e doux ^fpnros do dôcora- lioii : la (Iccoralion lixo, qui lioul aux odilicos, ol la dôcoralion doni- piiint, appliquéo à lOcoasion do cortainos solennités. La décoration tixo, surtout pondant lo nioyon h'J.o, étant inhérento à la structuro, il n'y a pas lieu do lui consacror ici un articlo spécial, et nous renvoyons nos lecteurs à tous les mots qui traitent des parties des édifices sus- ceptibles d"ètre ornées, et notamniont aux articles Sculi'TUIŒ et Sïa- TLAUŒ. Huant à la décoration toniporairo, elle fut appliquée de l<»ut temps. Les anciens décoraient leurs temples do fleurs, do fouillaijjes et i\e tentures à cortainos occasions, et les chrétiens ne tirent en cela que suivre leur exemple. Il ne paraît pas que, pendant le moyen âge, on ait fait dans les éi,disos des décorations temporaires qui pussent changer les dispositions et la forme apparente do ces édifices. C'étaient dos tentures accrochées aux piliers ou aux murs, des guirlandes de feuillages, des écussons armoyés ; quelquefois cependant des écha- fauds tapissés destinés à recevoir certains personnages et surtout des exhibitions dos pièces composant les trésors si riches dos abbayes et dos cathédrales. On trouvera, dans lo Dictionnaire du mobilier, dos détails sur ces sortes de décorations. Ce qu'on doit observer dans les décorations tomi)orairos employées autrefois, c'est le soin apporté par les décorateurs dans le choix do réchollo des ornements. Ceux-ci sont toujours en proportion relative avec le monument auquel on les ap- plique. La plupart de nos décorations temporaires modernes, par suite de la non-observation de cette règle essentielle, détruisent l'effet que doit produire un édifice, au lieu {\c Taugmenter.

DÉLIT. ■\'oy. Lit.

DENT DE SCIE, s. f. Terme employé pour indiquer un genre'd'or- nemenl qu'on voit naître au xi' siècle, et qui est fort usité pondant lo

1

i!|i"'1ir7Tii

xii", surtout dans les |)rovinces (\y' rUo-de-Franco, de la Normandit' et de rOuost. Les dents de scie sorvoni à décorer particulièromoiil los bandeaux, h^s corniches et les archiv(dtos. Los plus anciennes sont lia- bilucllcim'nl larg(\s. foiinani dos angles droits, et jxutaiit une iaiblc

21 [ DKNT m; SCIE ]

saillie (fig. 1). Bionlôl elles se serrent, deviennent aiguës (fig. 2), se détachent vivement sur un fond parallèle à leur face, A, ou sur un fond taillé en biseau, B. Vers la fin du xu" siècle, les angles rentrants et saillants sont tronqués, D. (Juelquefois, lorsque les dents do scie de

I

^

cette époque sont d'une petite dimension, particulièrement dans les monuments de l'Ouest, elles sont taillées encore à angles droits, G. Les dents de scie doublées ou chevauchées sont taillées ainsi que l'indique la figure 3, de façon à présenter un rang de pointes passant sur l'autre. Dans les archivoltes, souvent plusieurs rangs de dents de scie sont superposés, s'alternant, et formant les saillies indiquées en E.

Conformément à la méthode employée par les architectes du moyen âge, chaque rang de dents de scie était pris dans une hauteur d'assise, les joints verticaux tombant dans les vides. Comme ces ornements étaient taillés avant la pose et que les appareilleurs ne voulaient pas perdre de la pierre, il en résultait que les dents de scie d'une même assise étaient souvent inégales en largeur, puisqu'il fallait toujours comprendre un certain nombre de dents entières dans une pierre, quelle que fût sa longueur. Mais ces irrégularités ne paraissent pas avoir préoccupé les architectes ; il faut dire cependant qu'elles sont beaucoup plus prononcées dans les édifices bàlis avec parcimonie, comme les églises de village, par exemple, que dans des monuments

I DFVIS I ->8

iinporlaiits. Los donis de scie appartiennent bien au moyen âge; rien dans lf> (•diliccs romain^ ne pouvait donner lidcMMle cet ornonu'ul.

(|ui domit' tant de vi\acité aux profils, aux l)andeaux, et qui fait si bien valoir les j)arties nues de rarchiteclure. (Voyez Bâtons iiompus, Zigzags.) '.

DEVIS, s. ni. (devise). Au xiv' siècle, on appelait (levis ou devise, un projt'l iirai)liique accompagné d'une description écrite indiquant un tra- vail à l'aiie ' et lestimation de ce travail.

Le devis lait, on j)rocédait à une adjudication au rabais, à peu près comme cela se pratique de nos jours, si ce n'est que. pour concourir à ladjudicalion. il fallait fair(» partie d'un corps de métier, et qu'il ne sultisail pas de se j)résenter aux autorités compétentes avec un certifi- cat, délivré souvent par complaisance. Les devis étainil laits ou en bloc ou (It'taillés : s'ils étaient en bloc, à la suite de la description des tra-

' Il Guillaume de Lonjjucil, vicomte irAujjc, au serj;cnl de la sergenlerie de Pont- « l'Evesque, vous inaudon» (jue la taaclie de maclioiieric qu'il est convenant faire au (I pont au pain, dont mencion est faite au deviz, vous fâchiez crier à rabais accoustnnié

(I par louz les lieux de vostre sergenlerie l'on a accouslumé à faire iceulz cris

L'an milccciiiixx cl dix-neuf. » (Marché, Coll. Millin.i

2{) I i.iAïu.i: ]

v;m\ il oxét'uter, il t'Iail dil ([uc cos travaux valaitMil laiil : s'ils étai(Mit (Iclaillt's, clKKjue arlicU' do l'ouvraj;»' élait suivi d'uiK' csliiiialiou. Les sciics de prix jointes aux devis n'étant jjas encore en usaye, les adju- dications étaient de véritables forfaits. Nos archives départementales conservent encore un ijrand nombre de ces sortes de marchés. Nous ne savons si, au xur' siècle, le maître de l'œuvre faisait le devis général de tout l'ouvrage qui lui était commandé ; ce qui est certain, c'est que, pendant les xi\^ et xv" siècles, chaque chef de corps de mt'tier ('tait souvent appelé à faire un devis de la portion des travaux qui le concernait. Ce devis fait, il soumissionnait l'ouvrage à forfait; mais alors il n'y avait pas d'adjudication, c'est-à-dire de concurrence entre gens de même état.

DIABLE, s. m. [deable]. Ange déchu, personnification du mal. Dans les premiers monuments du moyen âge, on ne trouve pas de re})résenta- tions du diable, et nous ne saurions dire à quelle époque précise les sculpteurs ou peintres ont commencé à figurer le démon dans les bas-

reliefs ou peintures. Les manuscrits grecs des vu'' et vin" siècles qui représentent des résurrections font voir les morts ressuscitant ; mais les peintres n'ont figuré que les esprits célestes, le diable est absent de la scène. Une Bible latine du ix*" ou x" siècle ', ornée de nombreuses vignettes au trait, nous montre Job assis sur les ruines de sa maison ; lange du mal lui parle ffig. 1) : il est nimbé et armé d'ailes; dans sa main gauche il tient une cassolette pleine de feu ; les ongles de ses

' Bibliulli. nation., niss. ^y

[ DiAiiLi: ] 30

pieds sont crochus. CVsl une des plus anciennes représentations du diable que nous connaissions. Ici h' démon conserve les attributs de sa puissance première. Dans la sculpture du xi'' siècle, en France, le diable commence à jouer un rôle imporlant : il apparaît sur les cha- piteaux, sur les lympans; il se trouve méh' à toutes les scènes de l'An- cien et (lu Nouveau Testament, ainsi qu'à toutes les légendes des saints. Alors rimai^inatidu des artistes s'est plu à lui donner les figures les plus élrang(^s et les plus iiideuses : tantôt il se présente sous la forme d'un homme monstrueux, souvent pourvu d'ailes et de queue; tantôt sous la forme d'animaux fantastiques.

Les cliajiileaux de Tt-glise de \'(''zelay, qui daleiil de l,i lîn du XI" siècle, sont l'enqjlis de ces reprc'seiilalidiis de IVspril du nml. \'oici l'un deux, (pii tigure l'homme riche orgueilleux, arraché de son j)alais par trois démons tig. '2) : c'est une des nond)reuses visions de saint Antoin(\ (jue le >^(•tdpl('^l^ a re|trésentt'' piiaiil.

131 [ lUAiiLi': ]

A l'ailiclo CnAriTKAi', nous avons doiiiK' une l'oprésonlalion du démon chassé du voaudoi'par Moïse, provonanl de la njéme église : c'est une des plus énergiques ligures que nous connaissions de cette époque. Dans ces images primitives, le diable agit ou conseille. Lorsqu'il agit, il prend la fornu' dun être humain plus ou moins ditforme, pourvu d'ailes et quelquefois d'une queue terminée par une tète de serpent ; ses membres sont grêles, décharnés, ses mains et ses pieds volumi- neux, sa chevelure ébouriffée, sa bouche énorme ; il est nu. Lorsqu'il conseille, il pi-end la figure d'un animal fantastique, sirène, dragon, serpent, crapaud, basilic (oiseau à (puHU' de serpenlj, chien à tète

'. ^T-C/z'^^'^c/-^^'''-

d'homme. Au \\\^ siècle déjà, les auteurs des bestiaires s'étaient éver- tués à faire des animaux réels ou imaginaires, des figures symboliques des vertus et des vices (voy. Bkstiairk) ; alors, dans les sculptures ou peintures, lorsqu'on voulait représenter un personnage sous l'influence d'une mauvaise passion, on l'accompagnait d'un de ces animaux, sym- bole de cette mauvaise passion. Dans le musée du moyen Age de la ville d'Avignon, nous voyons un fragment de ciiapiteau de marbre blanc, du xu" siècle, représentant Job auquel sa femme et ses amis viennent faire des reproches. A côté d'Eliu, un des amis de Job, est une sirène (pli semble le conseiller (fig. 3). Or, la sirène, pendant le moyen âge, est le symbole de la fausseté, de la déception. Sur les portails des

[ itiAiïi.i: 1 '-^2

cjj;liscs (le colle épcxiue, les vices sont parfois porsonnitiés i^voy. Vice\ et les personnajïes qui fifiiirent les vices sont accompajïnés de diables qui se plaisent à les toui'nn^nter. Les diables apparaissent aussi dans les paraboles et léi,MMides, comme dans la parabole du mauvais ricbe, par exemple, et dans les légendes de saint Antoine et de saint Benoît, qui, ont eu. diseul ces légendes, avec le diable, des rapports si fré- quents. 11 serait assez inutile de copier ici de noud)reux exemples de ces figures monstru(Mises ; nous nous contenterons dindiquer les caractères donnés aux re|)réseulalions du diable peiulant les périodes diverses du moyen âge. Pendant réj)oque romane, le diable est un èlre que les scul[)leurs ou peintres sell'orcent de i-endre terrible, etl'iayant, qui joue le rôle dune puissance avec laquelle il n'est pas permis de pi'endre des libei-tés. Chez les sculpteurs occidentaux du xiu' siècle, laï(iues fort avancés comnn? artistes, Tes- j)ril gaulois connnence à percer. Le diable prend un caractère moins terrible : il est souvent ridicule ; son caractère est plus dépravé qu'effrayant, sa physionomi(» est jdus ironique (|ue sauvage ou cruelle; parfois il triche, souvent il est dupé. La scène du pèsement des ànu's, (|ui occupe une place principale dans le drame du Jugenn^nl dernier, nous montre un diable qui sell'orce, avec assez j)eu de loyauté, de faire pencher l'un des plateaux de la balance de son cùh'. Les démons qui ac- comj)agnent les damnes senddent railler la troupe des malheui-eux entraînés dans les enfers; quehpies-uns de ces sub- alternes de l'armée des ténèbres ont ménu^ parfois un air de bonhomie bru- tale qui peut faire croire à des accom- modements. Cependant l'ensemble des scènes iiifcrnales sculptées au connnencement du xur siècle a toujours un asp<'<'t dramati(pH' fait pour émouvoir. A la jjorle c(Milial(^ de la cathédrah' de Paris, par exemple, tout le vùlr occupi' j)ar les dc'unons et les âmes (pii leur soid livrées, à la gau( lie du Christ, est sculpté de main de maître; quehpu's épisodes sont rendus d'une fa^on émou- vante (vov. JrGi;.Mi:NT iiKUMKiii. Parmi les voussures chargi'es de démons el de damnt's snublr Irt'tiicr \\\\ diable siip(''i'i('iii' : il e>l cdurinHu'' itig. ï . Sa taille est eni(»un'(' d un sci|)cnl ; il est assis sur un las de person-

33 [ i)ii:u J

iia^^'s, ])arini lesquels on voit un évêque et un roi. Ce diable souverain esl gras, lippu ; il est pourvu de mamelles fj^onflées, et semble se reposer dans son triomphe. A eôlé de lui sont représentées des scènes de désordre, de confusion, de désespoir, rendues avec une énergie et un talent d'exécution vraiment remarquables. Les peintres et sculpteurs du moyen âge ont admis une Trinité du mal, en opposition avec la Trinité divine (voy. Trinité). Dès la fin du xin* siècle, le diable, dans la sculpture et la peinture, perd beaucoup de son caractère féroce ; il est relégué au dernier rang ; il est bafoué et porte souvent la physio- nomie de ce rôle. Dans beaucoup de légendes refaites à cette époque, il est la dupe de fraudes pieuses, comme dans la célèbre légende du moine Théophile et celle du serrurier Biscornet, qui fit, dit-on, les pentures des portes de la cathédrale de Paris. Ce serrurier, qui vivait au xiv^ siècle, fut chargé de ferrer les trois portes principales de Notre- Dame '. Voulant faire un chef-d'œuvre, et fort empêché de savoir com- ment s'y prendre, il se donne au diable, qui lui apparaît et lui propose de forger les pentures, à une condition, bien entendu, c'est que lui Biscornet, par un marché en règle, écrit, livrera son âme aux esprits des ténèbres. Le marché est signé; le diable se met à l'œuvre et fournit les pentures. Biscornet, aidé de son infernal forgeron, pose les fer- rures des deux portes latérales ; mais quand il s'agit de ferrer la porte centrale, la chose devient impossible, par la raison que la porte cen- trale sert de passage au saint sacrement. Le diable n'avait pas songé à cette difficulté ; mais le marché ne pouvant être entièrement rempli par l'une des parties, Biscornet redevient possesseur de son âme, et le diable en est pour ses ferrures des deux portes.

On le voit, vers la fin du moyen âge, le diable a vieilli et ne fait plus ses affaires. Les arts plastiques de cette époque ne font que reproduire l'esprit de ces légendes populaires dont nous avons suivi les dernières traces sur le théâtre des marionnettes, le diable, malgré ses tours et ses finesses, est toujours battu par Polichinelle.

Le grand diable sculpté sur le tympan de la porte de la cathédrale d'Autun, au xii* siècle, est un être effrayant, bien fait pour épouvanter des imaginations neuves ; mais les diablotins sculptés sur les bas- reliefs du XY^ siècle sont plus comiques que terribles, et il est "évident que les artistes qui les façonnaient se souciaient assez peu des méchants tours de l'esprit du mal. •■* ^i'' ' ~- | ____

DIEU. Le moyen âge représentait Dieu, dans les monuments religieux, l)ar ses œuvres ; il n'était figuré que dans les scènes de l'Ancien Testa-

' Ces pentures datent de la fin du Xll" siècle ou des premières années du xili% et l'histoire du serrurier Biscornet est un conte popidaire ; il ne fait qu'indiquer la tendance des esprits, au XIV* siècle, à ne plus voir dans le diable qu'une puissance déchue, dont on avait faci- lement raison avec un peu d'adresse.

V. 5

[ DONJON ] 34

menl, dans la création, lorsqu'il parle à Adam, à Gain, à Xoé, lors- qu'il apparaît à Moiso. Dans la nouvelle loi, le (ihrist représeuti^ stnil la Divinité. S'il existe des images de Dieu le Père, elles se Irouvenl avec le Fils et le Saint-Esprit (voy. Triniïi':). Ce n'est qu'à l'époque de la renaissance que les artistes, sculpteurs ou peintres, font intervenir Dieu le Père dans les scènes qu'ils représentent'. Cependant on voit quelquefois, au-dessus des tympans des portails des xni% xiv" et xv^ siècles, représentant le Christ dans sa j^loire, au jour du jujj;ement, Dieu le Père en buste, bénissant; il es! nimbé du nimbe crucifère, porte une longue barbe, sa chevelure tombe sur ses épaules. A la tin du xv* siècle, Dieu le Père est habituellement coiffé de la tiare à triple cou- ronne, comme un pape. Nous ne connaissons pas une seule statue des xui" et xiv" siècles repi'ésentant Dieu le Père ; la seule personne divine prenant une place principale dans les édifices religieux est le Christ homme ou le Christ triomphant (voy. Christ). La Vierge Marie et son Fils occupent tous deux l'imagination et la main des artistes (voy.yn:RGK sainte). Il semble (|ue Dieu leur ait délégué toute sa puissance sur les êtres créés.

DOIVIE, s. m. S'emploie (improprement) pour coupole. Dnomo, en ita- lien, s'entend pour caihédiale, église épiscopale. Connue beaucoup d'églises cathédrales d'Italie sont surmontées d'une ou de plusieurs coupoles, on a pris la partie pour le tout. On dit le dôme des Invalides, le dôme du Panthéon ; on devrait dire la coupole des Invalides ou du Panthéon (voy. Coui'on:). // diomo di Pnrigi, pour un Italien, c'est l'église Notre-Dame de Paris, laquelle, comme on sait, n'est pas sur- montée dune coupole.

DONJON, s. m. (dongun, doignon, dangon'^). Le donjon appartient essentiellement à la féodalité. Ce n'est pas le castellum romain, ce n'est pas non plus le retrait, la dernière défense de la citadelle des premiers temps du moyen âge. Le donjon commande les défenses du château, mais il commande aussi les dehors et es! indépendant de l'enceinte de la forteresse du moyen âge, en ce qu'il possède toujours une issue particulière sur la campagne. C'est ce qui caractérise essentiellement le donjon, ce qui le distingue d'une tour. Il n'y a pas de château féodal sans donjon, comme il n'y avait pas, autrefois, de ville forte sans chà-

' Voyez V Iconographie chrétienne, histoire de Dieu, de M. Didron. Ini]tr. roy., 1813. Nous renvoyons nos lecteurs à cet ouvrage excellent.

^ Doniiicr un iloinijier, eu vieux IViinçais, vont dire (lomi)i(ilion, puissance:

« Giipr s." iii;i ilaiiii' iir t'ait cliicr, « J'ai |H)r r(Mi ne la ^iicrpirois, " .\(los soii'S ou son doinjjioi'. »

{Chanson de Chreslien df Troics, Wackciii, n. 18. i

35 L DONJON ]

teau, et comme, de nos jours, il n'y a pas de place de guerre sans citadelle. Toute bonne c iladelle doit commander la ville et rester cependant indépendante de ses défenses.

Au moyen âge, il en était de même du château, et le donjon était au château ce que celui-ci était à la ville. Les garnisons du moyen âge possédaient une défense de plus que les nôtres : chassées de la cité, elles se retiraient dans le château; celui-ci pris, elles se réfugiaient dans le donjon; le donjon serré de trop près, elles pouvaient encore courir la chance de s'échapper par une issue habilement masquée, ou de passer à travers les lignes de circonvallation, la nuit, par un coup hardi. Mais cette disposition du donjon appartenant à la forteresse féodale n'était pas seulement prise pour résister ou échapper à l'en- nemi du dehors, elle était la conséquence du système féodal. Un sei- gneur, si puissant qu'il fût, ne tenait sa puissance que de ses vassaux. Au moment du péril, ceux-ci devaient se rendre à l'appel du seigneur, se renfermer au besoin dans le château et concourir à sa défense ; mais il arrivait que ces vassaux n'étaient pas toujours d'une fidélité à toute épreuve. Souvent l'ennemi les gagnait; alors le seigneur trahi n'avait d'autre refuge que son donjon, dans lequel il se renfermait avec ses gens à lui. Il lui restait alors pour dernière ressource, ou de se défendre jusqu' à l'extrémité, ou de prendre son temps pour s'échapper, ou de capituler.

Nous l'avons dit ailleurs (voy. Château), le système de la défense des places, pendant la féodalité, n'était qu'une série de moyens accu- mulés par la défiance, non-seulement envers un ennemi déclaré, mais envers les garnisons mêmes. C'est pourquoi l'étude des forteresses de cette époque fournit un sujet inépuisable d'observations intéressantes. La défiance aiguise l'esprit et fait trouver des ressources. En effet, si quelques châteaux présentent des dispositions d'ensemble à peu près semblables, les donjons offrent au contraire une variété infinie, soit dans la conception générale, soit dans les détails de la défense. Les seigneurs, pouvant être à chaque instant en guerre les uns avec les autres, tenaient beaucoup à ce que leurs voisins ne trouvassent pas, s'ils venaient attaquer leurs châteaux, des défenses disposées comme celles qu'ils possédaient chez eux. Chacun s'ingéniait ainsi à dérouter son ennemi, parfois l'ami de la veille : aussi, lorsqu un seigneur rece- vait ses égaux dans son château, fussent-ils ses amis, avait-il le soin de les loger dans un corps de bâtiment spécial, les recevait-il dans la grand'salle, dans les appartements des femmes, mais ne b^s conduisait-il que très-rarement dans le donjon, qui, en temps de paix, était fermé, menaçant, pendant qu'on se donnait réciproquement des témoignages d'amitié. En temps de paix, le donjon renfermait les trésors, les armes, les archives de la famille, mais le seigneur n'y logeait point; il ne s'y retirait seulement, avec sa femme et ses enfants, que s'il lui fallait appeler une garnison dans l'enceinte du château. Gomme il ne pouvait

[ DONJON ] 'iC

y (lomcurorel s'y défendre seul, il s'entourait alors d'un plus ou moins grand nombre d'hommes d'armes à sa solde, qui s'y renfermaient avec lui. De là, exereaiil une surveillance niinulieuse sur la i^arnisoii el sur les dehors i^car le donjon est toujours placé en face du j)oint alhupiable de la forteresse), ses fidèles et lui tenaient en respect les vassaux et leurs hommes entassés dans les logis ; à toute heure pouvant sortir et rentrer par des issues masquées et bien gardées, la garnison ne savait pas quels étaient les moyens de défense, et naturellement le seigneur faisait tout pour qu'on les [crût formidables. Il est difticile de trouver un plus beau programme pour un architecte militaire; aussi les don- jons, j)armi les édifices du moyen âge, sont-ils souvent des chefs- d'œuvre de prévoyance. Nous avons trouvé dans ces constructions, peu connues généralement ou incomplètement étudiées, des dispositions qui demandent un examen attentif, parce qu'elles niellent en lumière un des côtés de la vie féodale '.

La raison première qui tit élever des donjons fut l'invasion nor- mande. Les villœ mérovingiennes devaient fort ressend)ler aux villœ romaines ; mais quand les Normands se jetèrent périodiquement sur le continent occidental, les seigneurs, les monastères, les rois et les villes elles-mêmes songèrent à protéger leurs domaines par des sortes de blockhaus de bois que l'onjélevait sur le bord des rivières et autant que possible sur des emplacements déjà défendus par la nature. Ces forteresses, dans lesquelles, au besoin, on apportait à la hàle tout ce qu'on possédait de plus précieux, commandaient des retranchements plus ou moins étendus, composés d'un escarpement couronné par une palissade el protégé par un fossé. Les Normands eux-mêmes, lorsqu'ils eurent pris l'habitude de descendre sur les cotes des Gaules et de remonter les tleuves, établirent dans quelques iles près des em- bouchures, ou sur des promontoires, des camps retranchés avec une forteresse, pour mettre leur butin à l'abri des attaques el proléger leurs bateaux amarrés. C'est aussi dans les contrées qui furent parti- culièrement ravagées par les Normands qu'on trouve les plus anciens donjons, et ces forteresses primitives sont babil uellemeni bâties sur j)lan rectangulaire formant un parallélogramme divisé quelquefois en deux parties.

Sur beaucoup de poini s des bords de la Seine, de la Loire, de l'Eure, el sur les côtes du Nord et de l'Ouest, on trouve des restes de ces donjons primitifs; mais ces constructions, nuxlifiées profondément dejiuis r(''poque elles furent élevées, ne laissent voii- que des sou- bassements souvent même incomplets. 11 parailrail (jue h^s pi'emiers

' Jusqu'à pri'sont ou no s'est jîuitc orruiH-, dans \c monde arcliéologi(|ue, que ilo l'ar- cliitectiu'e i-cligieuse on de l'areliitecture civile ; cependant l'arciiitecture féodale, dont le donjon est l'cxpressioti la plus saisissante, est supiTieuie, à notre avis, à tout ce que l'art du constructeur a produit au moyen âge.

37 [ noNMOX 1

donjons, bâtis de maçonnerie suivant une donnée à peu près uniforme, ont été faits par les Normands lorsqu'ils se furent définitivement éta- blis sur le continent (voy. Château) ; et Tun des mieux conservés parmi ces donjons est celui du château d'Arqués, près de Dieppe, construit vers lOiO par Guillaume, oncle de Guillaume le Bâtard. En disant que le donjon d'Arqués est un des mieux conservés, il ne faut pas croire qu'on trouve un édifice dont les dispositions soient faciles à saisir au premier coup d'oeil. Le donjon d'Arqués, réparé au xv' siècle, ap- proprié au service de l'artillerie à feu au xvi° siècle, mutilé depuis la Révolution par les mains des habitants du village, qui en ont enlevé tout ce qu'ils ont pu, ne présente, au premier aspect, qu'une masse informe de blocages dépouillés de leurs parements, qu'une ruine rava- gée par le temps et par les hommes. Il faut observer ces restes avec la plus scrupuleuse attention, tenir compte des moindres traces, exa- miner les nombreux détours des passages, les réduits ; revenir vingt fois sur le terrain, pour se rendre compte des efforts d'intelligence dont les constructeurs ont fait preuve dans la combinaison de cette forteresse, une des plus remarquables, à notre avis.

Disons d'abord un mot de la bâtisse. Ici, comme dans la plupart des éditices militaires de l'époque romane, la construction est faite suivant le mode romain, c'est-à-dire qu'elle consiste en un blocage composé de silex noyé dans un bain de mortier très-dur et grossier, parementé de petites pierres d'appareil de 0™,lo à 0",20 de hauteur entre lits, sur 0"',20 à O"',^^ de long. Ce parement est un calcaire d'eau douce provenant de la vallée de la Scie, d'une bonne qualité, quoique assez tendre, mais durcissant à l'air*. Nous devons réclamer toute l'atten- tion de nos lecteurs pour nous suivre dans la description suivante, que nous allons essayer de rendre aussi claire que possible.

La figure 1 donne le^plan^du rez-de-chaussée du donjon d'Arqués, qui se trouve situé près de la porte méridionale du château (voy. Châ- teau, fig. -4). En A, est l'entrée avec son pont volant, sa double dé- fense B, en forme de tour, avec large mâchicoulis commandant la porte A. Un long couloir détourné conduit dans la cour intérieure. En C, était un petit poste, sans communication directe avec l'intérieur du donjon, mais enclavé dans son périmètre. Pour pénétrer dans le fort, il fallait se détourner à gauche et arriver à la porte D. Cette porte franchie, on trouvait une rampe à droite avec une seconde porte E percée à travers un contre-fort ; puis, en tournant à main gauche, on montait un degré très-long E', direct et assez roide. Nous y reviendrons tout à l'heure. Le long du rempart du château en F, et masqué du dehors par le relief du chemin dejonde crénelé, on arrive à une autre

' Cette qualité de pierre était employée déjà par les Romains ; on la retrouve dans le théâtre antique de Lillebonne. Depuis le xiii« siècle, on a cessé de l'exploiter, nous ne savons pourquoi.

[ DONJON "I 38

poiie G Irès-étroilc, qui donne entrée dans une cage d'escalier conte- nant un degré central se délournant à main gauche, formant une révo- lution complète, et arrivant à un i)alier l, d'où, par une i-ampe tour- nant à droite dans l'épaisseur du mur, on moule au second étage, ainsi

que]nous allons le voir. Les deux salles basses J, J, n'avaient aucune communication directe avec le dehors (le couloir L ayant été ouvert au xv^ siècle) et n'étaient même pas en communication entre elles. On devait descendre dans ces deux salles basses par des escaliers ou échelles passant par des trappes ménagées dans le plancher du premier étage. Ces salles étaient de vérilaliles celliers propres à contenir des provisions. En K, est un i)uils de plus de 80 mètres de profondeur et dont l'enveloppe est maçonnée juscju'à la hauteur du plancher du second étage. N'omettons pas de signaler l'escalier M, taillé dans le roc (craie) et descendant par une pente rapide jusqu'au fond du fossé extérieur. Signalons aussi l'escalier N qui passe par-dessus le couloir d'entrée B; son utilité sera bientôt démont l'ée.

Voyons le plan du premier étage (hg. 2). On ne pouvait arriver à cet étage (jue par l'escalier à vis 0, communiquant de ce premier étage au second, c'est-à-dire qui! fallait descendre au piemier étage après être montt'ï au sccoiul; ou bien, i)renanl l'escalier N (mentionné tout à

39 [ DONJON ]

l'heure) passant à Iravers la tour commandant l'entrée B, montant un dp{i;ré, tournant à main droite, dans un étroit couloir avec rampe, on entrait dans l'antésalle P, et de on pénétrail dans une des salles J' du premier étage du donjon. Quant à la salle J", il fallait, pour y arriver,

se résoudre à passer par une trappe ménagée dans le plancher du se- cond étage. Tout cela est fort compliqué; ce n'est rien encore cepen- dant. Essayons de nous souvenir de ces diverses issues, de ne pas perdre la trace de ces escaliers et de ces couloirs, véritable dédale.

Ai-rivons au second étage (fig. 3). encore existe le mur de refend non interrompu, interdisant toute communication entre les deux saHes du donjon. Reprenons la grande rampe E' que nous avons abandonnée tout à l'heure ; elle arrive droit à un palier sur lequel, à main gauche, s'ouvre une porte entrant directement dans la salle J"". Mais il ne faut pas croire qu'il fût facile de gravir celte longue rampe : d'abord, à droite et à gauche existent deux trottoirs R, de plain-pied avec le palier supérieur, qui permettaient à de nombreux défenseurs d'écraser l'as- saillant gravissant ce long degré; puis plusieurs mâchicoulis ouverts dans le plancher supérieur de cet escalier faisaient tomber une pluie

[ JKtNJON J 40

de pien-es, de poutres, d'eau bouillante sur les assaillants. De laeage d'escalier à révolution rpio nous avons observée à droiledans los plans du rez-de-chaussée et du premier étaj^M", par la rampe détournée prise aux dépens de 1 épaisseur du mur, on arrive au couloir S, qui par une petite porte, permet d'entrer dans la salle J"". De sorte que si par surprise ou autrement, un ennemi parvenait à franchir la rampe E' les défenseurs pouvaient passer par le couloir S, se dérober, descendre

_i_L

par la cage de l'escalier I (plan du rez-de-chaussée), sortir par la porte G, aller chercher l'issue M communiquant avec le fossé; ou en- core remonter par l'escalier N, passer dans la tour B (plan du premier étage), rentrer dans la salle J' par l'antésalle P, prendre l'escalier à vis, et se joindre à la portion de la garnison qui occupait encore la moitié du donjon. Si, au contraire, l'assaillant, par la sape ou l'escalade (ce qui n'était guère possible), s" emparait de la salle J'" (plan du deuxième étage, fig. 3), les défenseurs pouvaient encore se dérober en sortant par l'antésalle P' et en descendant les ranij)es T coninuuiiquaiit, ainsi que nous l'avons vu, soit avec la salle J' du premier étage, soit avec l'esca- lier N. Ou bien les défenseurs pouvaient encore monter ou descendre l'escalier à vis 0, en passant à travers le cabinet V. Du palier T on

41 I nONMON ]

descendait au terre-plein U commandé par des meurtrières percées dans les couloirs S, S'.

De tout ceci on peut conclure déjà que la garnison du donjon était double dans les deux étages (premier et second); que ces deux frac- tions de la garnison n'avaient pas de communication directe entre elles; que, pour établir cette comnuinication, il fallait monter au troi- sième étage occupé par le commandant, et que, par conséquent, si lun des côtés du donjon était pris, la garnison pouvait se réunira la partie supérieure, reprendre l'oHensive, écraser Tassaillant égaré au milieu de ce labyrinthe]de couloirs et descaliers, et regagner la partie déjà perdue. .

>â'

Le troisième étage (fig. 4) est entièrement détruit, et nous ne pou- vons en avoir une idée que par les dessins de 1708, reproduits dans l'ouvrage de M. Deville '. Ces dessins indiquent les mâchicoulis qui existaient encore à cette époque dans la partie supérieure, et la disposition générale de cet étage, converti en plate-forme depuis le XV' siècle pour placer de rarlillerie à feu. M. Deville ne paraît pas

' histuire du château d'Arqués. Uuiicii, IS'M.

0

[ IiON.IO.N J A2

it'coniiailiv là^^e des vonles (lui couvraiciil encore en 1708 le second «'la^^e. (Cependant les profils des arcs de ces voûtes (fig. 5) font assez voir qu'elles appartiennent aux restaurations de la fin du xv* siècle. l»riniitivement, les étages du donjon, conforniément à la méthode normande, n'étaient séparés que par des planchers de bois dont on

trouve les Iraces sur les parois intérieures. Le plan de la plate-lorme donné dans les dessins de 1708 l'ait assez voir que le mur de refend n'existait plus au troisième étage. C'était de cet étage, en effet, que le commandement devait se faire et la défense s' organiser avec en- semble.

(^e plan donc ifig. 4) indique une seule salle X, avec un poteau cen- tral, destiné à soulager la charpente supérieure ; un réduit Y, qui pou- vait servir de chambre au commandant; les mâchicoulis percés dans|la chambre Z, au-dessus de la grande rampe de l'escalier; les deux mâ- chicoulis a. a, auxquels on arrivait par les deux baies 0, h\ le couloir ce de défense, pris dans l'épaisseur du mur au-dessus des arcs de ces mâchicoulis, et les mâchicoulis d'angle d, d. Dans ce plan, on voit aussi la défense de la traverse cqui commandait le dehors et permettait d'ob- server ce qui se passait dans le fossé du coté de la porte. En /est une cheminée, et en h un four, car le donjon contenait un moulin bras probablement). Nous ne possédons sur la disposition de l'étage supé- rieur crénelé que des données très-vagues, puisque en 1708 cet édifice était détruit ; nous voyons seulement, dans un compte de réparations de l^oo à i;{80 ', que des tourelles couvertes de plomb terminaient cet étage : ces tourelles devaient être des échauguettes pour abriter les défenseurs, ainsi qu'il en existe enc(u-e au somnuM du donjon de Cham- bois^. Le plan de cet étage, que nous donnons (fig. G , iiulique en /,/' deux échauguettes ; l'échauguetle /' montrant son mâchicoulis i ouvert sur la rampe du grand escalier ; de plus, en m, on aperçoit les ouver- tures des autres mâchicoulis commandant les rentrants des contre- forts. Celui m' s'ouvrait sur la rampe inféi'ieure du grand escalier, montant derrière un sinq)lenmrde garde non couvert, tracé en D'dans le plan du rez-de-chaussée (fig. 1).

' Maïuisiril de la Bilili(illiri(iic iialioiiale. ' Voyez plu^ loin ce (lonjon.

43 [ noNjON ]

La figure 7 présente la façade du donjon d'Arqués sur la cour. En A,

esl le débouché du grand couloir de la porte extérieure ; en B, l'entrée

de la rampe du donjon. Les autres parties de cette figure s'expliquent

d'elles-mêmes par l'examen des plans.

La figure 8 donne la coupe du bâtiment sur la ligne brisée AA, BB, des plans. En G, est le petit corps de garde tracé en G sur le plan du rez-de-chaussée ; en D, l'escalier à révolution situé sous la grande rampe, dont le palier arrive en E; on voit, en F, les mâchicoulis qui commandent ce palier. Aujourd'hui la construction ne s'élève pas au- dessus du niveau G; en 1708, elle existait jusqu'au niveau H, et l'extra- dos des voûtes faites au xv' siècle ne dépassait pas ce niveau G : de sorte que les murs compris entre G et H servaient de merlons, et les baies d'embrasures pour des bouches à feu. Les pièces braquées sur cette plate-forme contribuèrent, en tirant sur les troupes du duc de Mayenne, au succès de la bataille gagnée dans la vallée d'Arqués par Henri IV.

La figure 9 trace la coupe du donjon sur la ligne GG,DD, des plans. En A, se détache du corps principal le contre-fort servant de traverse, pourvoir le fond du fossé et le commander du sommet du donjon. EnB, est tranché le couloir au niveau du deuxième étage qui commande le chemin de ronde'D et le terre-plein G. En E, se voient les grands mâchicoulis avec la défense supérieure à deux étages prise aux dépens des murs sur les arcs.

La coupe (fîg. 10 1, faite sur la ligne EE,FF des plans, permet de comprendre la combinaison ingénieuse des escaliers. En A, se profile la grande rampe arrivant au second étage avec les mâchicoulis supé-

I IiON.ION I 4i

rii'iirs (|ui commandoiit sos doniic^'i-f s niarchos et son paliei'. En R, on voil lun dos' deux trottoirs disposés pour recevoir les défenseurs de

7

m

iïiiriïmrX 1^^

la r.inipc cl juiur éci-aser les assaillants. En D, apparaît la trace de lélioil dcirré inléri<Hir (|ui aboutit au couloir S indiqué sur le plan du

45 [ DONJON ]

deuxième étage, et qui permet aux défenseurs de se dérober ou de sortir par l'escalier à révolution B. En C, est un contre-palier qui com- mande les révolutions de l'escalier B.

e. .cjizzxù'AfûT.

Le château d'Arqués, admirablement situé, entouré de fossés larges et profonds, commandé par un donjon de cette importance, devait être

[ noNjox ] 40 _

une place inoxpuf;nal)lp avant lailillci-io à f.'u. A peine construit il fut assiège par (uiiliaunjc le Conquérant, et no fut pris que par famine après un lonj,^ hlcjcus. Jléparé et reconstruit en partie par Henri I" en 1123, il fut assiégé par r,eoftroy Plantagenet. qui ne put v entrer

^. Càfir^^^^ySf^/-.

qu apivs la mort de son commandant, Guillaume Lemoine, tué par une tleche : ce siège avait duré une année entière ^llio). Philippe-Auguste investit le château d'Arqués en ll>Ol^ et leva bientôt le siège à la nou- velle de la captivité du jeune Arthur de Bretagne, tombé entre les

47 l DONJON ]

mains de Jean-saiis-TeiTo. Lo donjon d'Arqués fut la dernière forte- resse qui se rendit au roi de France, après la conquête de la Normandie échappée des mains de Jean-sans-Terre. Henri P', comme nous l'avons

co

dit, fit exécuter des travaux considérables au château d'Arqués ; mais l'examen des constructions existantes ne peut faire supposer que le gros œuvre du donjon appartienne à cette époque. Peut-être Henri restaura-t-il les parties supérieures qui n'existent plus ; peut-être même

[ noNJON ] 48

les grands mâchicoulis de la façade (tig. 1) dalenl-ils du rèj^ne de ce prince, car les arcs de ces mâchicoulis, que nous avons figurés plein cintre, sont des arcs brises sur le dessin de 170H, Iracé incorrect d'ail- leurs, puisqu'il n'indique pas avec exactitude les parties de la con- struction que nous voyons encore debout. Quant aux dispositions générales, quant au'système de dégagements, d'escaliers, avec un peu de soin on en reconnaît j)arl'ailenient les traces : c'est en cela que le donjon d'Arqués, (jui jamais ne tut pris de vive force, est un édifice militaire du plus haut intérêt, et, malgré son état de ruine, beaucoup plusconqilet, au point de vue de la défense, que ne le sont les célèbres donjons de Loches, de Monirichard, de Beaugency, construits à peu près sur les mêmes données. Ce qui fait surtout du donjon d'Arqués un type complet, c'est sa position dans le plan du château : protégé par les courtines de la place et deux tours, il commande cependant les dehors; il possède sa porte de secours extérieure i)ien défendue; il protège l'enceinte, mais aussi il peut la battre au besoin avec succès ; il est absolument inattaquable par la sape, seul moyen employé alors pour renverser des muiailles ; il permet de renfermer et de maintenir une garnison peu sûre, car ses défenseurs ne peuvent agir qu'en av(Hi- gles et sur le point qui leur est assigné. Une trahison, une surprise n'étaient pas praticables, puisque, une partie du donjon prise, il deve- nait facile à quelques hommes déterminés de couper les communica- tions, de renfermer l'assaillant, de l'écraser avant qu'il se fût reconnu. Gomme dernière ressource, le commandant et ses hommes dévoués pouvaient encore s'échapper. Le feu seul pouvait avoir raison de cette forteresse; mais quand on considère la largeur des fossés du château creusés au sommet d'une colline, l'élévation des murs, l'absence d'ou- vertures extérieures, on ne comprend pas comment un assaillant aurait pu jeter des matières incendiaires sur les combles, d'autant (ju'il lui était difficile de s'établir aune dislance convenable pour faire agir ses machines de jet avec succès.

Les donjons normands «M les donjons romans, en général, sont éle- vés sur plan rectangulaire» : c'est une habitation fortifiée, la demeure du seigneur; ils contenai(Mit des celliers ou caves pour les provisions, une chapelle, des salles avec cabinet, et toujours, au sommet, un grand espace libre pour organiser facilement la défense. La plupart de ces logis quadrangulaires possèdent leur escalier principal séparé du corps de la bâtisse, et quelquefois ce mur de refend qui les divise en deux parties égales. L'entrée est babil uellement i»la('(''e beaucoup au-dessus du sol, au niveau du premier étage. Un ne pcuit s'introduire dans le don- jon que par une échelle ou au moyen d'un pont volant avec escalier de bois, qu'on détruisait en temps de guerre.

Le j)elil donjon de (ihambois lOrnc»), qui dn\o du xu' siècle, prt'- senle la plupart de ces dispositions de détail. Son j)lan est rectangu- laire, avec quatre renforts carrés aux angles. Une tour carrée, posée sur un de ses cê)tcs, contenait dans l'origine de ptMits (■abin<'ts et un

iO [ DONJON ]

escalier de bois couronné d'une défense et ne montant que jusqu'au troisième étage. On arrivait à la défense du sommet par un escalier avis pratiqué dans un des contre-forts d'angle. Les parties supérieures du donjon furent refaites au xiv" siècle et conformément au système de défense de cette époque; mais, des dispositions premières, il reste encore trois étages et un chemin de ronde supérieur extrêmement curieux. Le plan du donjon de Chambois est donné ci-contre (fig. H). On voit, en A, la tourelle carrée accolée au corps de logis, et dans

laquelle, au xiv* siècle, on a fait un escalier à vis à la place des em- marchements de bois. Ce donjon n'était pas voûté, non plus que la plupart des donjons normands; les étages étaient séparés par des plan- chers de charpente portés sur des corbelets intérieurs. Sa porte est relevée à 6 mètres au-dessus du sol, et s'ouvre sur le flanc de la tour carrée contenant l'escalier de bois; on ne pouvait arrivera cette porte, dont le seuil est au niveau du plancher du premier étage, qu'au moyen d'une échelle, et le donjon ne se défendait, dans sa partie inférieure, que par l'épaisseur de ses murs. Au commencement du xiv'' siècle, l'ancien crénelage fut remplacé par un parapet avec mâchicoulis, cré- neaux et meurtrières. Sur les quatre contre-forts d'angle furent élevées de belles échauguettes avec étage supérieur crénelé, à la place, pro- bablement, des anciennes échauguettes flanquantes.

Voici (fig. 12) l'élévation du donjon de Chambois du côté de la petite tour carrée avant la construction des crénelages du xiv'' siècle. La bâtisse du xn" siècle s'élève intacte aujourd'hui jusqu'au niveau B ; c'est au niveau G que s'ouvre la poterne. Mais la particularité la plus curieuse du donjon de Chambois consiste en un chemin de ronde supérieur qui, sous le crénelage, mettait les quatre échauguettes et la petite tour accolée en communication les unes avec les autres, sans qu'il fût nécessaire de passer dans la salle centrale occupée par le commandant. La défense était ainsi complètement indépendante de l'habitation, et elle occupait deux étages, l'un couvert, l'autre décou- j vert. Voici, en coupe (fig. 13), quelle est la disposition de ce chemin de ronde couvert qui fait le tour du donjon et réunit les échauguettes sous le crénelage. Ce chemin de ronde existe encore à peu près com- plet. Le donjon est construit en moellons réunis par un excellent mor-

V. 7

[ DONJON ] 50

tier; les contre-forts d'angle sont bàlis de petites pierres d'appareil, ainsi que les entourages des baies.

Les donjons carrés,, comme celui d'Arqués, ceux de Loches, de Beau- gency, deUonitVoiil, (\r .Morol, de Falaise, deBroue,dePons, de Nogent- le-Ilotrou, de Montricliard, de Monlbazon, de Chauvigny, de lilanzac, de Pouzauges (Vendée), qui sont tous construits sous l'influence normande,

pendant les xf et xii" siècles, n'étaient guère, k Tépoque même ofi ils furent élevés, que des défenses passives, se gardant plulùl par leur masse, par l'épaisseur de leurs nuirs et la difficulté d'accès, que par des défenses proprement dites. Gétaienl des retraites excellentes lorsqu'il n'était besoin que de se garantir contre les troupes armées d'arcs et d'arbalètes, possédant quelqui^s engins imparfaits, et ne pouvant recourir, en dernier ressort, ((u'à la sape. ^lais si de l'intérieur de ces demeures on méprisait des assaillants munis de machines de guerre d'une faible puissance, on ne pouvait non plus leur causer de pertes sérieuses. Les seigneurs assiégés n'avaient qu'à veiller sur leurs hom- mes, faire des rondes fréquentes, s'assurer de la fermeture des portes,

iU

ol [ nONJON ]

lancer quelques projectiles du haut des créneaux si les assaillanis ten- laientde s'approcher des murs, conire-miner si Ion minait ; et d'ailleurs ils pouvaient ainsi rester des mois entiers, même devant un {j;ros corps d'armée, sans avoir rien à craindre. Aussi était-ce presque toujours par famine qu'on prenait ces forteresses. Mais, lorsque l'art de latlaque se fut perfectionné à la suite des premières croisades, que les assié- geants mirent en batterie des engins puissants, qu'on fit des boyaux de tranchée, qu'on mit en usage ces longs chariots couverts, ces chats^ pour permettre de saper les murs sans danger pour les mineurs, alors les donjons rectangulaires, si épais que fussent leurs murs, parurent insuffisants ; leurs angles n'étaient pas flanqués et offraient des points saillants que le mineur attaquait sans grand péril ; les garnisons enfer- mées dans ces réduits voyaient difficilement ce qui se passait à l'exté- rieur ; elles ne pouvaient tenter des sorties par ces portes placées à plusieurs mètres au-dessus du sol; la complication des défenses était, dans un moment pressant, une cause de désordre ; les assiégés eux- mêmes s'égaraient ou au moins perdaient beaucoup de temps au milieu de ces nombreux détours, ou encore se trouvaient pris dans les pièges qu'eux-mêmes avaient tendus. Dès le milieu du xii^ siècle, ces défauts de la défense du donjon normand furent certainement reconnus, car on changea complètement de sys- tème, et l'on abandonna tout d'abord la forme rectangulaire. Une des pre- mières et une des plus heureuses tentatives vers un système nouveau se voit à Étampes. Le donjon du château d'Étampes, quoique fort ruiné, possède encore cependant plus de trois étages, et l'on peut se rendre compte des divers détails de sa défense. Nous ne saurions assigner à cette construction une date antérieure à MoO, ni postérieure à 1170. Quelques chapiteaux qui exis- tent encore et le mode de bâtir appartiennent à la dernière période de l'époque romane, mais ne peuvent cependant dater du règne de Philippe-Auguste. La tradition fait remonter la construction du donjon d'Étampes au commencementdu XI'' siècle, ce qui n'est pas admissible. Philippe-Auguste fit enfermer sa femme Ingeburge, en 1199, dans le donjon que nous voyons encore aujourd'hui'; donc il existait avant cette époque. Le chapiteau dessiné ici (fig. 14) ne peut laisser de doute sur la date de cette forteresse : c'est bien la sculpture du commen- cement de la seconde moitié du xif siècle.

' Dom Floureau. Voyez la notice sur le donjon d'Étampes, insérée dans le tome XII du Bulletin monum., p. 488, par M. Victor Petit.

[ DONJON ] 52

Lo j)!;in du donjon d'Elanipos ost un quafrofouillo, ce qui donne un nuMllourllanquonicnl qu'une tour cylindrique. Il est posé à l'extré- mité d'un plateau qui domine la ville d'Étampes, au-dessus de la gare du chemin de fer. Les défenses du château s'étendaient autrefois assez loin sur le plateau, se dirigeant vers l'ouest et le midi ; aussi, du côté de l'ouest, ce donjon était-il protégé par un mur de contre-garde ou

I 1 I i— f-

chemise dont on voit encore les soubassements. Ce mur (iig. 15) se retournait probablement, faisant face au sud, et aboutissait à une sorte de chaussée diagonale A' destinée à recevoir l'extrémité du pont volant qui permettait d'entrer dans la tour par une poterne percée au-dessous du niveau du premier étage. Le rez-de-chaussée était voûté grossière- ment en moellons, et ces voûtes reposaient sur une grosse colonne centrale qui montait jusqu'au deuxième étage. Il fallait du premier étage descendre au niveau du rez-de-chaussée par un escalier B pris aux dépens de l'épaisseur du mur, qui n'a pas moins de 4 mètres. En G, est un puits, et en D une fosse de latrines. Du vestibule E de la potern(\ tournant à main gauche, on descendait donc par le degré B

o3 [ DONJON ]

à l'étagn inféripur ;, tournant à main droite, on montait par quelques marches au niveau du premier éhv^e. Le vestibule E était ainsi placé à mi-étage, afin que l'assaillant, entrant précipitamment par la poterne et allant droit devant lui, tombât d'une hauteur de i mètres au moins, en F, sur le sol de la cave, il se trouvait enfermé; les défen- seurs postés sur la rampe ascendante de droite devaient d'ailleurs le

l/i

! i

pousser dans cette fosse ouverte. La rampe de droite arrivait donc au niveau du premier étage (fig. 16), en G; de on entrait dans la salle par l'embrasure d'une fenêtre. Mais, si l'on voulait monter au second étage, il fallait entrer dans le petit corps de garde H, placé juste au- dessus du vestibule de la poterne et percé d'un mâchicoulis, prendre la rampe d'escalier I qui menait à un escalier à vis desservant le second étage et les étages supérieurs ; l'arrivée au niveau du second étage était placée au-dessus du point G. La margelle du puits G était placée sur les voûtes du rez-de-chaussée : c'était donc du premier étage qu'on tirait l'eau nécessaire aux besoins de la garnison. En L, se voit un ca- binet d'aisances. Le premier étage était primitivement couvert par un plancher dont les poutres principales, conformément au tracé ponctué, portaient sur la colonne centrale. Vers le milieu du xm' siècle, ce plan- cher fut remplacé par des voûtes. Les profds d'arêtiers de ces voûtes, les culs-de-lampe qui les portent, et la façon dont ils ont été incrustés après coup dans la construction, sont des signes certains de la restau-

[ DONJON ] •'i't

ration qui a rnodifu; les dispositions promièros du donjon d'iltampps. Le potit corps de f^ardo II, placé au-dessus de la porte, contenait pro- hahlenient le mécanisme destiné à ftiire jouer le pont volant s'abattant sur la chaussée A'.

Le second éta^^e itig. 17) était destiné à lliahilalion du seiiiueur. 11 est muni de deux cheminées 0, et possède des latrines en L. On voit en G' l'arrivée de l'escalier dans une embrasure de fenêtre dont le sol est placé un peu au-dessous du plancher. (Juaire colonnes enjîagées

^7

portent deux gros arcs-duubleaux diagonaux dont nous reconnaîtrons lulililé tout à Iheure ; de plus, deux autres arcs-doubleaux sont bandés en P, pour porter le comble central. T/escalier à vis continuait et arri- vait au niveau du troisième étage crénelé, disposé pour la détense. Le comble se composait d'un pavillon carré pénétré par des croupes co- niques. Supposons maintenant (tlg. \H) une coupe faite sur la ligne AB des plans. Nous voyons en F la fausse entrée intt'rieure percée au niveau du sol de la poterne et tombant dans la cave; en B', la rampe descen- dant sur le sol de cette cave le long du puits ; en G, l'arrivée de la rampe au niveau du sol du premier étage; en H, la porte donnant entrée dans le corps de garde situé au-dessus du vestibule de la poterne et dans l'escalier, partie à vis, dont la première issue se voit en (V . à quelques marches au-dessous du sol du second étage. En continuant à monter cet escalier à vis, on arrivait à la porlt^ M, percée au niveau du plancher du troisième étage, au-dessus de la giand'salle, étag(^ uniquement destiné à la défense. Mais, pour que les défenseurs pussent recevoir facilement

55 [ DONJON ]

des ordres du commandant demeurant dans cette grand salle, ou le

prévenir promptement de ce qui se passait au dehors, on avait établi

[ nONJON ] 06

des sortes de tribunes T à mi-haulour de cette salle, dans les quatre lobes formés par les quairefeuilles, tribunes auxquelles on descendait par ces échelles de meunier passant à travers le plancher du troisième éla;,'e, ainsi que l'indiriue le plan de la pai'lie supérieure (fij;. 19). Cette disposition avait encore l'avantage de permettre de réunir toute la gar- nison dans la grand salle sans encombrement, et d'envoyer prompte- ment les défenseurs aux créneaux. On retrouve en place aujourd'hui les scellements des poutres principah^s de ces quatre tribunes, les cor- beaux qui recevaient les liens, les naissances des arcs-doubleaux dia- gonaux et des arcs parallèles, avec Tamorce des deux murs qu'ils por-

®

talent ; les baies supérieures sont conservées jusqu'à moitié environ de leur hauttMir. T.e plan ilig. lU) fait voir que la partie supérieure était com{)létemenl libre, tr.iversée seulement par les nuirs jjortant sur les deux arcs-doubleaux marqués P dans le j)lan du second étage, murs percés de baies et destinés à porter la toitnrc central(\ Les deux gros arcs-doubleaux diagonaux supportaient le plancher et le poinçon du comble. En etlet, ce plancher sur lequel il était nécessaire de mettre en réserve un approvisionnement considérable de projectiles, et qui avait à résister au mouvement des défenseurs, devait ofirir une grande solidité. Il fallait donc (pie les solives fussent soulagées dans leur por- tée ; les arcs diagonaux rtMnplissaient parfaitement cet oftice. L'étage supérieur était percé de nombreux créneaux, ainsi que l'indique une vue cavalière gravée par (ihastillon, o\ devait pouvoir èti'C garni de liourds en t('ni|)S de siège, confornu'niciil au système défensif (h; cette époqu»'. l^es hourds, que nous avons liguri's en j)lan (tig. Il)), se

I

o7 [ DONJON ]

voient, en S, sur l'un des lobes de la tour en élévation extérieure (fig. 20). Cette élévation est prise du côté de la poterne. Aujourd'hui

20

î: ' -'W:

M '-

==(

k

les constructions supérieures, à partir du niveau V, n'existent plus; mais, quoique ce donjon» soit fort ruiné, cependant toutes ses dispo- sitions intérieures sont partaitenient visibles et s'expliquent, pour peu

' Connu sous le nom de tour de la Guiiiette.

[ DONJON ] '^^

qu'on apporlc (|U('l(]iit' alli'iilioii dans leur exann-n. La bâtisse est l)icn failr : los piods-droils des lenètros, los aros, los piles ot anodes sont de pierre de taille ; le reste de la maçonnerie est de moellon réuni par un excellent mortier. Le donjon d'Étampes devait être une puissante dé- fense pour l'époque; très-habitable d'ailleurs, il pouvait contenir une noml)reuse |,^arnison relativement à la surface qu'il occupe.

Les donjons sont certainement de toutes les constructions militaires celles qui expliquent le plus clairement le genre de vie, les habitudes et les niu'urs des seigneurs féodaux du moyen âge. Le seigneur féodal conservait encore (juehjue chose du chef frank, il vivait dans ces de- meures au milieu de ses compagnons d'armes; mais cependant on s'aperçoit déjà, dès le xu" siècle,, qu'il cherche à s'isoler, à se séparer, lui et sa famille, de sa garnison ; on sent la défiance partout, au dedans comme en dehors de la forteresse. La imit, les clefs du donjon et même celles du château étaient remises au seigneur, qui les plaçait sous son chevet'. Comme nous l'avons vu et le verrons, le véritable donjon est rapproché des dehors ; il possède souvent même des issues secrètes indépendantes de celles du chrdeau, pour s'échapper ou faire des sor- ties dans la campagne; ses étages inférieurs, bien murés, sont destinés aux provisions; ses étages intermédiaires contiennent une chapelle et l'habitation; son sommet sert à la défense ; on y trouve toujours un puits, des cheminées et même des fours. D'ailleurs, les donjons présentent des dispositions très-variées, et cette variété indique l'ai- tention particulière apportée par les seigneurs dans la construction d'une partie si importante de leurs châteaux. Il est évident que chaqu(> seigneur voulait dérouter les assaillants par des combinaisons défen- sives nouvelles et qui lui appartenaient. C'est à dater du xu' siècle qu'on remarque une singulière diversité dans ces demeures fortifiées : autant de donjons en France, autant d'exemples. Nous choisirons parmi ces exenq)les ceux qui présentent le plus d'intérêt au i)oint de vue de la défense, car il faudrait sortir des limites que nous nous sommes iniposées dans cet ouvrage pour les donner tous.

Suger "' dit quelques mots du château de la Roche-Guyon, à propos de la trahison de Guillaume, beau-frère du roi, envers son gendre Gui. « Sur un promontoire que forment, dans un endroit de diflicile accès, « les rives du grand fleuve de la Seine, est bâti un château non noble, « d'un aspect effrayant, et qu'on nomme la Roche-Guyon. Invisible à sa « surface, il est creusé ilans une roche élevée; la main habile de celui « qui le construisit a coupé sur le penchant de la montagne, et à l'aide « dune étroite et chétive ouverture, le rocher même, et formé sous

' « Si (|ui' la iiuyl vciim' ipi'il \('. dcvoit livnT, il alla (\c rliambi-llaii) iirciiilr.' les clrfz « dessoubz le rlicvct do Ccrart qui so ilnrinnit avec ma damo B(Mie en son ddiiion, cl « ouvrit la |i(irli' dn l'iiasli-iiii an l'oy et aux l'ranroys. d {Cth'avd de Koiissillnii, c'dit. ili' Lyon, ISr.C.)

' Vie (le Luiiis le (Ims, cliaii. xvi, Mmii. ri'lul. a l'Iiist. de Fnimi', Irad de M. (■ui/nt.

59 l DONJON ]

« terre une haltilalion d'une très-vaste étendue. C'était autrefois, selon <i I'oj)inion générale, soit un antre prophétique Ion prenait les (i oracles d'Apollon, soit le lieu dont Lucain dit :

Nain ciuamvis Tliessala vates

Vim faciat satis, dubium est quid Iraxerit illuc, Aspiciat Styp;ias, an qiiod deS(X'iiiIeiit iimhras...,

« De peut-être descend-on aux enfers. »

Suger parle ainsi du château dont nous voyons aujourd'hui les restes. Les souterrains taillés dans le roc existent encore, et s'ils ne sont point des antres antiques, s'ils ne descendent pas aux enfers, ils datent (''une époque assez éloiç^née. Les loprements n'étaient cependant

"M

pas^ creusés dans la falaise, ainsi que le prétend Suger, mais adossés à un escarpement de craie taillé à main d'homme (voy. Château, tîg. 8 et 9). Le château de la Roche-Guyon est de nos jours à peu près mé- connaissable par suite des changements qu'il a subis : on y retrouve quelques traces de bâtisses du xn^ siècle; quant au donjon, il est entiè- rement conservé, sauf ses couronnements, et sa construction paraît appartenir au milieu de ce siècle.

La figure 21 donne, en A, l'emplacement du château de la Roche- Guyon. Par un pont volant B communiquant avec les étages supérieurs du château, on arrivait à la plate-forme C taillée dans la colline coupée

I DONJON ] 60

à pic; cette plate-forme donnait entrée dans un premier souterrain ascendant qui ahoulissail à une seconde plate-forme D à ciel ouvert. Une coupure E inlerceptail toute communication avec une troisicme l)late-f()rme F. Un jxtnt de bois, quon pouvait (h'trniie en cas d'at- taque, permettait seul d'arriver à cette troisième plate-forme. De là, par un long souterrain ascendant dont les marches taillées dans la craie et le silex n'ont pas moins de 0'n.30 à (V",40 de hauteur, on arrivait, en G, dans la seconde enceinte du donjon, hàti sur le penchant de l'escarpement. En K, est tracée la coupe transversale de ce souterrain.

II était absolument impossible de forcer une semblable entrée, et las- saillant qui se serait emparé du château eût été facilement écrasé par la garnison du donjon, ^'oyons maintenant comment sont disposées les défenses du donjon proprement dit, placé, à la Uoche-Guyon. dans une position exceptionnelle.

Voici (fig. 2-2) le plan, à rez-de-chaussée, de ce donjon. C'est en A que débouche le passage souterrain ; à côté sont disposées des latrines dans l'épaisseur delà chemise. Un petit redan commande l'orifice infé- rieur du tuyau de chute de ces latrines. Du débouché A, pour monter au donjon, il faut se détourner brusquement à droite et gravir le de- gré B qui aboutit à la poterne C. A gauche, on trouve l'escalier à vis qui dessert les étages supérieurs. Le palier devant la poterne, à l'exté- rieur, était de bois et mobile, ainsi que le ponceau D qui aboutissait au chemin de ronde E commandant l'escarpement. En t*est un puits; en S, un petit silo destiné à conserver des salaisons '. De l'enceinte intérieure du donjon, on débouchait dans l'enceinte extérieure par deux poternes G, G', qui sont intactes, laissant sur une fosse F, les assié- gés pouvaient sortir au dehors par la poterne extérieure H, parfaite- ment défendue par les deux parapets se coupant à angle droit. En I, à une époque assez récente, on a percé une seconde poterne exté- rieure; mais, primitivement, la tour I était pleine et formait un éperon épais et défendable du côté on l'assaillant devait diriger son attaque. Un fossé taillé dans le roc entourait la première enceinte, et un système de palissades et de tranchées reliait le donjon à un ou- vrage avancé indiqué dans les figures 8 et 9 de l'article Ciiatk.vu. Si nous coupons le donjon knigiludinalement sur la ligne OX, nous obte- nons la figure 2',i.

Dans cette coupe, on voit comment les deux chemises de la tour principale s'élèvent en suivant la pente du plateau pour commander les dehors du coté attaquable, connnent ces chemises et la tour elle- même forment éperons de ce coté. De la tour principale, la garnison se répandait sur le chemin de ronde de la seconde chemise au moyen du pont volant indiqué en D au plan : par une suite de degrés, elle arri- vait au point culminant H. Pai- des portes nn-nagées dans le parapet de celte second»» enceinte, elle se jetait sur le chemin de ronde de la

^ ' Dans ceUc pclitc excavation, los pierres son! iinifiMniriariil pénétrées ilc sel.

61 [ DONJON ]

première, dont 1«^ point (■uliiiiiuiiil es! en T. Un assaillant ne pouvait songer à attaquer le donjon par les deux flancs M et N (voy. le plan fig. '2-2). 11 devait nécessairement diriger son attaque principale au sommet de l'angle en I; mais là, s'il voulait escalader les remparts, il

'l!''l/r'',

trouvait derrière les parapets les défenseurs massés sur une large plate- forme ; s'il voulait employer la sape, il rencontrait une niasse énorme de rocher et de maçonnerie. En admettant qu'il put pénétrer entre la première et la seconde enceinte, il lui était difticile de monter sur le chemin de ronde de la chemise extérieure, et il se trouvait exposé aux projectiles lancés du haut des chemins de ronde de la première et de la seconde chemise. Les mêmes difficultés se rencontraient s'il voulait percer cette seconde chemise. S'il parvenait à la franchir, il lui était impossible de se maintenir et d'agir dans l'étroit espace laissé entre la

[ DONJON ] 62

seconde cheniiso ol la four. Il n'y avait d'aulré niDycu (h^ somparer de ce donjon que de clieniiiier, parla mine suuteriaine, du point I au point S ; or, on comprend quune pareille entreprise lût longue et dune

IB^

^

exécution difticile, d'autant que l'assiégé pouvait contre-miner facile- ment entre les deux chemises et détruire les travaux des assiégeants. L'élévation latérale (fig. 2i) indique la pente du plateau de craie, son escarpement t'ait à main dlionnne, la j)osition des souterrains com- muniquant avec le château, et les niveaux difiérenis des parapets des deux chemises, ainsi que le commandement de la tour principale. Tout, dans cette construction entièrement dépourvue d'ornements, est pro- fondt'ment calculé au point de vue de la défense. Le renfoi-cement des murs des deux chemises, à mesure que ces murs prennent jjIus d'élé- vation et se rapprochent du point attaquahle, la disposition des éperons destinés à résistera la sape et à recevoir un nombre considérable de défenseurs à l'extrémité du saillant en face de la partie dominante du plateau, la manière dont les poternes sont disposées de façon à être masquées pour les assaillants, tout cela est fort sagement conçu et exécuté avec soin. Ici la règle « Ce qui défend doit être défendu » est par-

03 [ DONJON ]

faileinent observée. Les constructions sont bien faites, en moellons, avec ar»Mes, arcs et pieds-droits de pierre de taille. Dans cette bâtisse, pas un protil, pas un coup de ciseau inutile : celui qui l'a commandée

et celui qui l'a exécutée n'ont eu que la pensée d'élever sur ce pro- montoire un poste imprenable ; l'artillerie moderne seule peut avoir raison de cette petite forteresse.

Il est certain que les seigneurs féodaux qui habitaient ces demeures devaient y mourir d'ennui, lorsqu'ils étaient obligés de s'y renfermer (ce qui arrivait souvent) ; aussi ne doit-on pas s'étonner si, à la fin du XI' siècle et pendant le xii% ils s'empressèrent de se croiser et de cou- rir les aventures en terre sainte. Pendant les longues heures de loisir laissées à un châtelain enfermé dans un de ces tristes donjons, l'envie, les sentiments de haine et de défiance devaient germer et se développer sans obstacles ; mais aussi, dans les âmes bien faites, les résolutions généreuses, mûries, les pensées élevées, devaient se faire jour : car si la solitude est dangereuse pour les esprits faibles, elle développe et agrandit les cœurs bien nés. C'est en etfet du fond de ces sombres donjons ([ue sont sortis ces principes de chevalerie qui ont pris dans l'histoire de notre pays une si large part, et qui, malgré bien des fautes,

[ DONJON ] 64

ont contribué à assurer sa jj;ran(leur. Respectons ces débris; s'ils rap- pellent des abus odieux, des crimes même, ils conservent l'empreinte de l'énergie morale dont heureusement nous possédons encore la tra- dition.

On observera que les donjons romans que nous avons reproduits jusqu'à présent ne sont pas voûtés à l'intérieur, mais que leurs étages sont habituellement séparés par des planchers de bois ; les défenseurs admettaient qu'un étage inférieur étant pris, la défense pouvait encore se prolonger et la garnison reprendre l'offensive. L'assaillant avait cependant un moyen bien simple de s'emparer de la forteresse s'il parvenait à pénétrer dans les étages bas : c'était de mettre le feu aux planchers. Les assiégés devaient déployer une bien grande activité s'ils voulaient empêcher cette catastrophe. 11 est certain que ce moyen fut souvent employé par des assaillants; aussi pensa-t-on bientôt à voûter au moins les étages inférieurs des donjons.

11 existe encore à Provins un donjon bâti sur le point culminant de cette ville, si curieuse par la quantité d'édifices publics et privés qu'elle renferme : c'est la tour dite de Césa?% ou la four le Roi, ou JSotre sire le Roi. C'est un véritable donjon dont relevaient la plupart des fiefs du domaine de Provins, et qui fut construit vers le milieu du xn^ siècle. Le donjon de Provins présente en plan un octogone à quatre côtés plus petits que les quatre autres, les petits côtés étant fianqués de tourelles engagées à leur base, mais qui, se détachant du corps de la construc- tion dans la partie supérieure, permettent ainsi de battre tous les alentours. Ce donjon pouvait être garni d'un grand nombre de défen- seurs, à cause des différents étages en retraite et de la position flan- quante des tourelles.

Voici (fig. 23) le plan du rez-de-chaussée de ce donjon dont la base fut terrassée, au xv" siècle, par les Anglais, pour recevoir probable- ment de l'artillerie à feu. En G, on voit la place qu'occupe ce terras- sement. En P, est un puits auquel on descend par une rampe dont l'entrée est en F; en G, un four établi au xv^ siècle ; en H, une an- cienne chapelle.

La figure 20 donne le plan du premier étage de ce donjon ; c'est seu- lement au niveau de cet étage qu'on trouvait quatre poternes 1 mises en communication avec la chemise extérieure au moyen de ponts volants. D'un côté, au sud, l'un de ces ponts volants, tombant sur une chaussée détournée, correspondait au mur de prolongement D abou- tissant à la porte de Paris et mettant le parapet de la chemise en com- nmnication avec le chemin de ronde de ce rempart. Par l'escalier à vis K, on montait aux chemins de ronde supérieurs indépendants du logis. 11 fallait du premier étage descendre au rez-de-chaussée, qui n'avait avec les dehors aucune communication. On trouve dans l'épais- seur du mur du rez-de-chaussée un assez vaste cachot qui, dil-on, servit de prison à Jean le Bon, duc de Bretagne. Le premier étage pré- sente un grand nombre de réduits, de pièces séparées propres au loge-

65 [ DONJON ]

ment des chefs. On pouvait, du premier étage, par les quatre poternes I, se répandre facilement sur le chemin de ronde de la chemise, terrassée aujourd'hui.

Le second étage (fig. 27) fait voir, en K, l'arrivée de l'escalier à vis ; en L, les chemins de ronde crénelés, auxquels on arrive par les petites

PLAN,RtZ:DE-CHAUSSEE

■'^f%V:_...

dǧî®^>"*"

rampes doubles N; en M, les quatre tourelles flanquantes. Ici, comme à Chambois, un chemin de ronde voûté en berceau se trouve sous le crénelage supérieur.

La coupe fig. 28, faite sur la ligne AB des plans du rez-de-chaussée et du premier étage, indique la descente au puits, les poternes percées à des niveaux différents, celle de droite, principale (puisqu'elle est percée V. 9

[ DONJON ] GG

en face du chemin d'arrivée), n'étant pas en communication directe

26 FLAN !"■■ ILTA^E

7? >

avec la salle intérieure du premier étage. A mi-hauteur du premier étage,

on voit un crénelage défendant les quatre faces principales; puis, à la

67 [ DONJON ]

hauteur du second étage, le chemin de ronde voûté en berceau et le crénclage supérieur, dont les nierions soni munis de hourds saillants débordant les tourelles. Aujourd'hui, la construction est à peu près détruite à partir du niveau XX. La position des hourds de bois des quatre faces supérieures ne parait pas douteuse; on ne s'expliquerait pas

28

aiIPE SUîl.A.B. DES HlhXZ

autrement la retraite ménagée au-dessus du chemin de ronde de l'entre- sol, retraite qui paraît avoir été destinée à porter les pieds des grands liens de ces hourds, assez saillants pour former mâchicoulis en avant du chemin de ronde supérieur. Ces hourds, ainsi disposés, flanquent les tourelles, qui elles-mêmes flanquent les faces.

Une élévation extérieure (fig. 29), en supposant le mur de la chemise coupé suivant la ligne RS du plan figure 26, explique la disposition

[ noNJON ] 68

des poternes avec les ponts-volants C, ainsi que les étages de défenses superposées avec les hourds de bois. Le donjon de Provins est bâti avec grand soin. Au xv!** siècle, ces ponts-volants n'existaient plus; le mur de la chemise, dérasé, terrassé, laissait le seuil des poternes à quelques mètres au-dessus du niveau de la plate-forme, et l'on n'entrait

29

dans le donjon qu(^ par dos échelles'. Le rez-de-chaussée et le premier étage, ainsi que le l'ait voir la coupe fig. 28, sont voûtés, la voûte su- périeure étant percée d'un o'il, afin de permettre de hisser facilement des projcctilt^s sur les chemins de rondo sujiériours, et de donner dos ordres, du sommet aux gens postés dans la salle du pi'omier étage. Le principal défaut de ces forteresses, en se reportant mémo au temps

' Voyez l'oxcellent ouvrago do M. Félix Hmirquclot sur Vllistoirc de Provinx (Provins, 1839), t. V% p. 'M') et suiv.

69 [ DONJON ]

plies ont été bâties, c'est lu conipHeation des moyens défensifs, rcxiguïlé des passages, ces dispositions de détail niullipliées, ces chi- canes qui, dans un niomenl de presse, ralentissai(Mil l'action de la défense, renipèchaient d'agir avec vigueui' et promptitude sur un point attaqué. Ces donjons des xi" et xii" siècles sont plutôt faits pour se garantir des surprises el des trahisons que contre une attaque de vive force diiigée par un capitaine hardi et tenace. De ces sommets étroits, encombrés, on se défendait mal. Au moment d'une alerte un peu chaude, les défenseurs, par leur empressement même, se gênaient réciproquement, encombraient les chemins de ronde, s'égaraient dans les nombreux détours de la forteresse. Aussi, quand des princes de- vinrent assez puissants pour mettre en campagne des armées passa- blement organisées, nombreuses et agissant avec quelque ensemble, ces donjons romans ne purent se défendre autrement que par leur masse. lueurs garnisons, réduites à un rôle presque passif, ne pouvaient faire beaucoup de mal à des assaillants bien couverts par des mante- lets ou des galeries, procédant avec méthode et employant déjà des engins d'une certaine puissance. Philippe-Auguste et son terrible ad- versaire, Richard Cœur-de-Lion, tous deux grands preneurs de places, tenaces dans l'attaque, possédant des corps armés pleins de confiance dans la valeur de leurs chefs, excellents ingénieurs pour leur temps, firent une véritable révolution dans l'art de fortifier les places, et par- ticulièrement les donjons. Tous deux sentirent l'inutilité et le danger même, au point de vue de la défense, de ces détours prodigués dans les dernières forteresses romanes. Nous avons essayé de faire ressortir l'importance de la citadelle des Andelys, le Château-Gaillard, bâti sous la direction et sous les yeux de Richard ' ; le donjon de cette forteresse est, pour le temps, une œuvre tout à fait remarquable. Le premier, Richard remplaça les hourds de bois des crénelages par des mâchi- coulis de pierre, conçus de manière à enfder entièrement le pied de la fortification du côté attaquable.

La vue perspective (fig. 30) du donjon de Château-Gaillard, prise du côté de la poterne, explique la disposition savante de ces mâchicoulis, composés d'arcs portés sur des contre-forts plus larges au sommet qu'à la base et naissant sur un talus prononcé très-propre à faire rico- cher les projectiles lancés par les larges rainures laissées entre ces arcs et le nu du mur. Le plan (fig. 31) de ce donjon, pris au niveau de la poterne qui s'ouvre au premier étage, fait voir la disposition de cette poterne P, avec sa meurtrière enfilant la rampe très-roide qui y con- duit et le large mâchicoulis qui la surmonte ; les fenêtres ouvertes du côté de l'escarpement ; l'éperon saillant A renforçant la tour du côté attaquable et contraignant l'assaillant à se démasquer; le front B déve- loppé en face de la porte du château. Le degré C aboutissait à une poterne d'un accès très-difficile, ménagée sur le précipice et s'ouvrant

' Voy. Château, fig. Il et 11.

[ DONJON ]

70

dans l'enceinte bien flanquée décrite dans l'article Gilvteau, figure 11.

71 [ DONJON ]

Le donjon, dont le pied est entièrement plein et par conséquent à l'abri de la sape, se composait d'une salle ronde à rez-de-chaussée, à laquelle il fallait descendre, d'un promicM'éla^'o au niveau de la poterne P, d'un second étage au niveau des mâchicoulis avec chemin de ronde crénelé, d'un troisième étage en retraite, fermé, propre aux approvisionne- ments de projectiles, et d'un quatrième étage crénelé et couvert, com- mandant le chemin de ronde et les dehors au loin (fig. 30). Du côté de l'escarpement abrupt D, qui domine le cours de la Seine (fig. 31), les mâchicoulis étaient inutiles, car il n'était pas possible à des assaillants de se présenter sur ce point ; aussi Richard n'en fit point établir. A l'in-

térieur, les divers étages n'étaient en communication entre eux qu'au moyen d'escaliers de bois traversant les planchers. Ainsi, dans ce don- jon, rien de trop, rien d'inutile, rien que ce qui est absolument néces- saire à la défense. Cet ouvrage, à notre avis, dévoile, chez le roi Ri- chard, un génie militaire vraiment remarquable, une étude approfondie des moyens d'attaque employés de son temps, un esprit pratique fort éloigné de la fougue inconsidérée que les historiens modernes prêtent à ce prince. Aujourd'hui les constructions sont dérasées à la hauteur de la naissance des mâchicoulis en 0 (fig. 30).

Cependant ce donjon fut pris par Philippe-Auguste, sans que les dé- fenseurs, réduits à un petit nombre d'hommes, eussent le temps de s'y réfugier. Ces défenses étaient encore trop étroites, l'espace man- quait ; il faut dire que cette tour ne doit être considérée que comme le réduit d'un ouvrage très-fort qui lui servait de chemise. Les portes relevées des donjons romans, auxquelles on ne pouvait arriver qu'au moyen d'échelles ou de rampes d'un accès difficile, étaient, en cas d'attaque vive, une difficulté pour les défenseurs aussi bien que pour les assiégeants, si ces défenseurs, à cause de la faiblesse de la garnison, se trouvaient forcés de descendre tous pour garder les dehors. Mais

[ DONJON ] 7:2

alors, comme aujourd'hui, toute garnison qui n'était pas en rapport de nombre avec rimporlance de la forteresse était compromise, et [ces réduits devaient conserver leur garnison propre, quitte à sacrifier les défenseurs des ouvrages extérieurs, si ces ouvrages étaient pris. A la prise du Chàteau-Gailiard, lloger de Lascy, qui commandait pour le roi Jean-sans-Terre, ne possédant plus que les débris d'une garnison réduite par un siège de huit mois, avait se porter avec tout son monde sur la brèche ûo la chemise extérieure du donjon pour la défendre ; ses hommes et lui, entourés par les nombreux soldats de Philippe-Auguste se précipitant à l'assaut, ne purent se faire jour jusqu'à cette rampe étroit»^ (lu donjon : Hoger de Lascy fut pris, et le donjon tomba entre les mains du vainqueur à l'instant même. Il semble que cette expé- rience profita à IMiilippe-Auguste ; car lorsque ce prince bâtit le donjon du Louvre, il le perça d'une poterne presque au niveau du sol extérieur, avec pont à bascule et fossé. Du donjon du Louvre il ne reste que des descriptions très-laconiques et des figurés fort imparfaits ; nous savons seulement qu'il était cylindrique, que son diamètre extérieur était de 20 mètres et sa hauteur de 40 mètres environ. Philippe-Auguste paraît avoir considéré la forme cylindrique comme étant celle qui convenait le mieux à ces défenses suprêmes. Si le donjon du Louvre n'existe plus, celui du château de Itouen, bâti par ce prince, existe encore, du moins en grande partie, et nous donne un diminutif de la célèbre tour du Louvre dont relevaient tous les fiefs de France. Ce donjon était à che- val sur la courtine du château et possédait deux entrées le long des parements intérieurs de cette courtine. Ces entrées, peu relevées au- dessus du sol, étaient en communication avec de petits degrés isolés, sur la télé desquels tombaient des ponts à bascule.

Voici (lig. 32) le plan du rez-d«'-cliaussée du donjon du château de Rouen. En AA,'sont les deux poternes ; en BB', les murs de la courtine, dont on voit encore les arrachements. A côté de l'escalier à vis qui monte aux étages supérieurs sont des latrines, et en C est un puits. Ce rez-de-chaussée et le premier étage (fig. 33) sont voûtés ; les nmrs ont

73 [ DONJON ]

près de 4 mètres d'épaisseur. Aujourd'hui (fig. 34'), les constructions sont dérasées au niveau D, et nous n'avons, pour restaurer la partie supérieure, que des données insuffisantes. Toutefois on doit admettre

que cette partie supérieure comprenait, suivant l'usage, un étage sous plancher, et l'étage de la défense avec son chemin de ronde muni de hourds portés sur des corbeaux de pierre. Le donjon du château de

Nous devons ces figurés, plans, coupes et élévations, à l'obligeance de M. Barthélémy, architecte diocésain de Rouen.

V. 10

[ DONJON ] "î-i

Rouen Iciiail a deux courtines, en interrompunt absolument la com- muiiicalion (liiii clicniin de ronde à l'autre, puisque aucune issue ne s'ouviail de linh-rieur du donjon sur ces chemins de ronde. Au Louvre, le donjon, planté au centre d'une cour carrée, était entièrement isolé et ne commandait pas les dehors suivant la règle ordinaire. Mais le Louvre tout entier pouvait être considéré comme un vaste donjon dont la grosse tourccnirale était lert'duit. GepcndanI la forme cylindi'ique, adoptée par Piiilippe-Auguste, était évidemment celle qui convenait le mieux à ce genre de défense, eu égard aux moyens d'attaque de l'époque. Ce j)rince pensait avec raison que ses ennemis emploieraient, pour prendre ses châteaux, les moyens que lui-même avait mis en pratique avec succès : or Philippe-Auguste avait eu à faire le siège d'un grand nombre de châteaux bâtis conformément au système normand, et il avait pu reconnaître, par expérience, que les angles des tours et don- jons quadrangulaii'es donnaient toujours prise aux assaillants; car ces angles saillants, mal défendus, permettaient aux pionniers de s'atta- cher à leur base, de saper les fondations à droite et à gauche, et de faii-e tomber deux pans de mur. T^a forme cylindrique ne donnait pas plus de prise sur un point que sur un autre, et, admettant que les pion- niers pussent saper, un segment du cercle, il fallait que ces excava- tions fussent très-étendues pour faire tomber une tranche du cylindre : de plus, Philii)pe-Auguste, ainsi que le fait voir le plan du donjon du château de Rouen, donnait aux murs de ces donjons cylindri(jues une épaisseur énorme comparativement à leur diamètre; il était avare d'ouvertures, renonçait aux planchers de bois inférieurs atin d'éviter les chances d'incendie. Ce système prévalut pendant le cours du xni'' siècle.

Le donjon du Louvre était à peine bâti et Philippe-Auguste dans la tombe, que le seigneur de Goucy, Enguerrand III, prétendit élever un château féodal dont le donjon surpassât de beaucoup, en force et en étendue, l'ieuvre de son suzerain. Cette entreprise colossale fut con- duite avec une activité prodigieuse, car le château de Coucy et son don- jon, commencés sitôt après la mort de Philippe -Auguste en 1223, étaient achevés en 1230 (voy. Ciiatkau, CoNSTurcTiON). Le donjon de C^oucy est la plus belle construction militaire du moyen âge qui existe en Europe, et heureusement elle nous est conservée à peu près intacte. Auprès de ce géant, les plus grosses tours connues, soit en France, soit en Italie ou en Allemagne, ne sont que des fuseaux. De plus, cette belle tour nous donne de précieux spécimens de la sculpture et de la peinture du commencement du xni" siècle appliquées aux résidences féodales. Les plans que nous avons donnés au château de Goucy à l'ar- ticle Ciiatkau (fig. 16, 17 et 18) font assez connaître l'assiette de la for- teresse pour qu'il ne soit pas nécessaire de revenir ici sur cet ensemble de constructions militaires. Nous nous occuperons exclusivement ici du donjon, en renvoyant nos lecteurs à l'article précité, pour l'expli- cation de ses abords, de sa chemise, de ses défenses, de ses issues exté-

75 [ DONJON ]

l'ieiires et de son excellente assiette, si bien choisie pour commander les dehors de la forteresse du côté attaquable, pour protéger les dé- fenses du château lui-même. Le diam«'lre de l'énorme tour, non com- pris le talus inférieur, a 30'", 50 hors d'œuvre ; sa hauteur, du fond du fossé dallé au sommet, non compris les pinacles, est de oo mètres.

Voici (fig. 33) le plan du rez-de-chaussée du donjon de Coucy. La poterne est en A: c'est l'unique entrée, défendue par un pont à bascule très -adroitement combiné (voy. Poterne), par un mâchicoulis, une

33

herse, un vantail barré, un second vantail au delà de l'entrée de l'esca- lier et une grille. Une haute chemise de maçonnerie protège la base du donjon du côté des dehors, et, entre cette chemise et la tour, est un fossé de 8 mètres de largeur, entièrement dallé, dont le fond est à 3 mètres en contre-bas du seuil de la poterne. Le couloir d'entrée permet de prendre à droite une rampe aboutissant à un large escalier à vis qui dessert tous les étages. En se détournant à gauche, on arrive à des latrines B. En D, est un puits très-large, qui n'a pas encore

[ DONJON ] 70

été vidé, mais qui, dans l'état actuel, n'a pas moins de 30 mètres de profondeur. Do plain-pied, par le couloir de la poterne, on entrait dans une salle à douze pans percés de douze niches à double étage pour pouvoir ranger des provisions et des armes; une de ces niches, la se- conde après le puils, sert de cheminée. Cette salle, éclairée par deux Icnélres carrées très-relevées au-dessus du sol, était voûtée au moyen de douze arcs aboutissant à une clef centrale percée dun œil, pour permettre de hisser au sommet les armes et engins de||défense. Nous

avons fait, au centre de cette salle, une fouille, afin de reconnaître s'il existait un élage souterrain ; mais la touille ne nous a montré que le roc à une assez faible profondeur : de sorte que les pionniers qui seraient parvenus à percer le cylindre au niveau du fond du fossé auraient pn clKMniner sans rencontrer dévide nulle part. On i-eniarquera que, (hi fond des niches à la circonférence de la tour, la maçonnerie n'a pas moins de S"", 50.

L'escalier à vis nous conduit au premier étage (fig. .SG'l, vonté comme le rez-de-chaussée, possédant des niches, trois fenêtres, des latrines.

7*7 [ DONJON ]

et une cheminée E avec un four par derrière. Au-dessous de Tune des baies de fenêtres, on établit, au xv* siècle, un cabinet avec passage par- ticulier ; cette nioditication est indiquée au plan par une teinte grise. Au fond d'une des niches de droite est percé un couloir étroit, aboutis- sant à un pont volant D communiquant avec le chemin de ronde de la chemise (voy. la description du château à l'article Guateau, tig. 17).

Reprenant l'escalier à vis, nous montons au second étage (fig. 37), qui nous présente une des plus belles conceptions du moyen âge. Cet

37

étage, voûté comme ceux du dessous, se composait d'une salle dodé- cagone entourée d'une galerie relevée de 3"', 30 au-dessus du pavé de cette salle, et formant ainsi un large portique avec balcons disposés pour réunir toute la garnison sur un seul point, en permettant à cha- cun d'entendre les ordres généraux et de voir le commandant placé au centre. Deux fenêtres et l'œil central éclairaient cette salle. Sous les balcons, en G, sont des niches qui ajoutent à la surface de la salle. L'escalier à vis est disposé de façon à donner entrée à droite et à gauche dans le portique.

Le troisième étage (fig. 38) est à ciel ouvert, percé de nombreuses

[ noNJON ] "78

meurtrières et de créneaux ; des corbeaux de pierre, formant une forte saillie à Textériour, élaiont destinés à supporter un double liourda^^e de bois, propre à la défense. La voùle centrale était couverte de plomb, ainsi que celles du portique. Les créneaux, fermés par des arcs brisés, sont surmontés d'une belle corniche à doubles crochets avec larmier.

38

Une coupe de ce donjon (fig. 39), faite sur OP, explique mieux que toute description les dispositions grandioses de la grosse tour du château de Coucy. Nous avons représenté, au sommet, une partie des hourds à double défense, posés sur les corbeaux de pierre. Quatre grands pinacles de pierre avec fleurons et crochets surmontaient le chaperon supérieur du mur crénelé : ces pinacles sont indiqués dans la gravure de Ducerceau, et, dans les décombres extraits du fossé, nous en avons retrouvé des fragments d'un i)eau style du conmience- ment du xni" siècle. Tout, dans ce donjon, est bâti sur une échelle plus grande que nature : les allèges des créneaux, les marches des escaliers, les bancs, les appuis, semblent faits pour des honnnes d'une taille au-dessus de l'ordinaire. Les salles étaient entièrement peintes à l'in- térieur, sur un enduit mince à la chaux recouvrant l'appareil, qui est

79

[ DONJON J

:i9

grossier (voy. Peinture). La maçonnerie, élevée en assises régulières

[ DONJON ] 80

de 0"',40 à O'",o0 do hauteur, est bien laite ; le mortier excellent, les lits épais et bien remplis. La sculpture est traitée avec un soin particulier et des plus belles de cette époque; elle est complètement peinte.

L'inj^énieur Melezeau, qui fut charma! par le cardinal Mazarin de détruire le'cliàleau de Goucy, voulut l'aire sauterie donjon. A cet etlet, il chargea, au centre, à 2 mètres au-dessous du sol, un fourneau de mine dont nous avons retrouvé la trace. Il pensait ainsi faire crever l'énorme cylindre ; mais l'explosion n'eut d'autre résultat que d'en- voyer les voûtes centrales en l'air et d'occasionner trois principales lézardes dans les parois du tube de pierre. Les choses restèrent en cet état jusqu'à ces derniers temps. De nouveaux mouvements ayant fait craindre l'écroulement d'une des tranches de la tour lézardée, des tra- vaux de restauration furent entrepris sous la direction des Monuments historiques dépendant du ministère des Beaux-Arts, et aujourd'hui cette belle ruine est à l'abri des intempéries; les lézardes ont été reprises à fond, les parties écrasées consolidées. Si les voûtes étaient rétablies, on retrouverait le donjon d'Enguerrand 111 dans toute sa splendeur sauvage. La disposition vraiment originale du donjon de Goucy est celle de ce second étage destiné à réunir la garnison.

Nous essayons d'en donner une faible idée dans la figure iO. Qu'on se représente par la pensée un millier d'hommes d'armes réunis dans cette rotonde et son portique disposé comme des loges d'une salle de spectacle, des jours rares éclairant cette foule; au centre, le châtelain donnant ses ordres, pendant qu'on s'empresse de monter, au moyen d'un treuil, des armes et des projectiles à travers les œils des voûtes. Ou encore, la nuit, quelques lampes accrochées aux parois du portique, la garnison sommeillant ou causant dans ce vaste réservoir d'hommes; qu'on écoute les bruits du dehors qui arrivent par l'a'il central de la voûte, l'appel aux armes, les pas précipités des défenseurs sur les hourds de bois : certes on se peindra une scène d'une singulière grandeur. Si loin que puisse aller l'imagination des romanciers ou des historiens chercheurs de la couleur locale^ elle leur représentera difticilement ce que la vue de ces monuments si grands et si simples dansjleurs dispo- sitions rend intelligible au premier coup d'œil. Aussi conseillons-nous à tous ceux qui aiment à vivre quelquefois dans le passé d'aller voir le donjon de Coucy, car rien ne peint mieux la féodalité dans sa puis- sance, ses mu'urs, sa vie toute guerrière, que cet admirable débris du château d'Enguerrand.

Les donjons normands sont des logis plus ou moins bien défendus, élevés par la ruse et la défiance ; les petits moyens sont accunmlés pour dérouter l'assaillant : ce sont des lanières plutôt que dc^s édifices. Au fond, dans ces forteresses, nulle disposition denscnd)le, mais force expédients. Le donjon normand tient encore de la demeure du sauvage rusé ; mais à Coucy on reconnaît la cfuicejition méthodique de Ihonime civilisé qui sait ce qu'il veut et dont la volonté est puissante. Ici plus de tâtonnements : la forteresse est bâtie rapidement, d'un seul jet ; tout

81

est prévu, calculé, et cela avec une ampleur, une simplicité de moyens faites pour étonner Ihomme indécis de notre temps.

V. H

[ IIONJON ] H2

Cependant, au xiii^ siècle déjà, la féodalité perdait ces mœurs hé- roïques, peut-on dire, dont Enguerrand III est le dernier et le plus fïraiid modèle. Ces demeures de j^jéanls ne pouvaient convenir à une noblesse aimant ses aises, poliliquemeiil atiaihlie, ruinée par son luxe, par ses luttes et ses rivalités, prévoyant la tin de sa puissance et inca- pable de la retarder. Les grands vassaux de saint Louis et de Philippe le Hardi n'étaient plus de taille à construire de pareilles forteresses; ils ne pouvaient se résoudre à passer les journées dun lon^^f siège dans ces grandes salles voûtées, à peine éclairées, en compagnie de leurs hommes d'armes, partageant leur pain et leurs provisions. Chose digne de remarque, d'ailleurs, le donjon normand est divisé en un assez grand nombre de chambres ; le s(Mgneur peut y vivre seul ; il cherche à s'isoler des siens, et même, au besoin, à se garantir d'une trahison. Le donjon de Philippe-Auguste, dont Coucy nous présente le spécimen le plus complet, est la forteresse dernière, le réduit d'un coi-ps armé, agissant avec ensemble, par la pensée d'unité d'action. La tour est cylindrique ; cette forme de plan seule indique le système de défense partant d'un centre, qui est le commandant, pour se répandre suivant le besoin et rayonner, pour ainsi dire. C'est ainsi qu'on voit poindre chez nous, en pleine féodalité, ce principe de force militaire qui réside, avant tout, dans l'unité du commandement et la contiance des soldats en leur chef suprême. Et ce principe, que Philippe-Auguste avait si bien compris et mis en pratique, ce principe admis [)ar quelques graiuls vassaux au commencement du MiPsiècl(% la tV'odalité l'abandonne dès que le pouvoir monarchique s'étend et attire à lui les forces du pays. C'est ainsi que les monuments gardent toujours l'empreinte du temps qui les a élevés.

Les peintures intérieures du donjon de Coucy ne consistent qu'en refends blancs sur foiul ocre jaune, avec de belles bordures autour des archivoltes. Bientôt on ne se contenta pas de ces décorations d'un style sévère; on voulut couvrir les parois des salles de sujets, de personnages, d'armoiries, de légendes. La noblesse féodale aimait les lettres, s'occupait d'art, tenait à instruire la jeunesse et à lui présenter sans cesse devant les yeux de beaux exemples de chevalerie. « En l'an « que l'on contoit mil quatre cens et xvi, et le premier jour de may, je, « le seigneur de Caumont, estant de l'aage de xxv ans, nn^ estoie en « ung beau jardin de tleurs il avoit foyson de oiseaux qui chantoient « de beaux et gracieux chans, et en plusieurs de manières, don ils me « feirent resjouir, si que, emprès, je fuy tant en pansant sur le faict de « cest monde, que je veoye moult soutil et incliné à mault fere, et « que tout ce estoit néant, à comparer à l'autre qui dure sans lin

« Et lors il me va souvenir de mes petits enfans qui sont jeunes et « ignocens, lesquelx je voudroie que à bien et honneur tournassent, (( et bon cuer eussent, ainxi comme j)ere doit vouloii- de ces tilz. Et Cl parce que, selon nature, ils doyvtMit vivre [)liis (|ue nioy,et (|ue je ne « leur poui'i'oie pas enseigner ne endoclrinier, ear il laïuira qu(^ j{^

83 [ DONJON ]

'( laisse cest monde, comme les autres, me suis pansé que je leur feisse (( et laissasse, tant dés que je y suys, ung livre de ensenhemens, pour « leur demonsli'ei' comment ilz se devront gouverner, selon se que est « à ma semblance '... » Ce passage indique assez quelles étaient, au commencement du xiv" siècle, les tendances de la noblesse féodale ; le temps de la sauvage rudesse était passé; beaucoup de seigneurs s'adonnaient à létude des lettres et des arts, cherchant à s'entourer dans leurs châteaux de tout ce qui était propre à rendre ces demeures supportables et à élever l'espritde la jeunesse. « ... Au chef de la ditte (( ville (de Mazières)a ung très beau chasteau et fort sur une rivière, « bien enmurré et de grosses tours macbacollées tout autour, et par <( dedens est tout depint merveilleusement de batailles; et y troverez « de toux les generacions Grestiens et Sarrazins, ung pareil, mascle « et femele, chacun sellon le porteure de son pais-. »

Nous trouvons la trace de ces décorations intérieures des donjons déjà au xni" siècle :

« De vert marbre fu li miiralz (du dmijun),

« Mult par esteit espes e halz ;

« N'i out fors une suie entrée,

(i Celc fu noit e jur gardée.

i( De l'altre part fu clos de mer;

« Nuls ne pout issir ne entrer,

« Si ceo ne fust od un batel,

n Qui busuin eust ù castel.

« Li Sire out fait dedenz le nieur,

« Pur sa femme mètre à seur.

n Chaumbre souz ciel n'ont plus bêle ;

(I A rentrée fu la capele :

« La caumbre est painte tut entur;

(( Venus la dieuesse d'amur,

« Fu très bien mis en la peinture,

« Les traiz mustrez e la nature,

« Cument hum deit amur tenir, '

<t E lealment e bien servir,

« Le livre Ovide îi il enseigne

« Cornent cascuns s'amour tesmegne,

n En un fu ardent les jettout ;

<( E tuz iceux escumengout,

« Ki jamais cel livre lireient,

(I E sun enseignment fereient'. »

Ici les sujets de peintures sont empruntés à l'antiquité païenne. Sou-

' Voijaige du seigneur de Caumont, pulil. par le marquis de La Grange. Paris, 1858. lutrod., p. VI.

'- Ibid., p. r>7.

' Lui de Gmjemer. Poésies de Marie de France, xni' siècle, publ. par Roquefort. Paris, 183-2.

[ DONJON ] H4

vent, dans ces peintures, les artistes interprétaient de la façon la plus sin^'ulière les traits de l'histoire grecque et romaine, les soumettant aux mœurs chevaleresques de l'époque. Hector, Josué, Scipion, Judas Macliahée, César, se trouvaient compris parmi les preux, avec Char- lemaf^ne, Roland et Godefroy de liouillon. Les héros de l'histoire sacrée et profane avaient leurs armoiries tout comme les chevaliers du moyen âge.

Des hommes qui se piquaient de sentiments chevaleresques, qui considéraient la courtoisie comme la plus belle des qualités, et la so- ciété des femmes comme la seule qui pût former la jeunesse, devaient nécessairement abandonner les tristes donjons du temps de Philippe- Auguste. Cependant il fallait^toujours songer à la défense. Au xiv" siè- cle, la féodalité renonce aux gros donjons cylindriques; elle adopte de préférence la tour carrée llanquée de tourelles aux angles, comme plus propre à l'habitation. C'est sur ce programme que Charles V fit rebâtir le célèbre donjon de Yin('ennes,qui existe encore, sauf quelques mulilalions qui ont moditié les détails de la défense '. Ce donjon, com- mandant les dehors et placé sur un des grands côtés de l'enceinte du château, est protégé par un fossé revêtu et par une chemise carrée, ave»' porte bien détendue du côté de la tour du château. 11 se com- pose, comme chacun sait, d'une tour carrée de iO mètres de haut envi- ron, avec quatre tourelles d'angle montant de fond. Sa partie supé- rieure se défend par deux étages de créneaux. Il fut toujours couvert par une plale-foi-me posée sur voûte. A l'intérieur, chaque étage était (livis('î en plusicuis pièces, une grande, oblongue, une de dimension moyenne, et un cabinet, sans compter les tourelles ; ces pièces pos- sédaient, la plupart, des cheminées, un four, et sont éclairées par de belh^s fenêtres terminées par des archivoltes brisées. Déjà le donjon du TtMuple à Paris, achevé en L'iOG-, avait été bâti sur ce plan ; sa partie supcMlcure, au lieu d'être terminée par une plate-forme, était couverte par un comble en pavillon avec quatre toits coniques sur les tourelles d'aïigle: mais le donjon du Teuqile t'>lait |)lutôt un trésor, un dépôt de chartes, de tinances, qu'une (l(''tVns(\

Nous croyons inutile de multiplier les exemples de donjons des xni* et xiv' siècles, car ils ne se font pas remarquer par des dispositions particulières. Ils sont carrés ou cylindriques : s'ils sont carrés, ils res- semblent fort aux tours bâties à celte »''|)oque et n'en ditfèient que pai- les dimensions voy. Touu) ; s'ils sont cylindriques, à partir de la tin du XMi" siècle, ils contiennent des étages voûtés, et ne sauraient être comparés au donjon de Coucy que nous venons de donner. Ce n'est qu'au moment les mœurs féodales se transforment, les seigneurs

' <i Hem, deliors Paris (Cliarles Y fit bùlir), le cliastel du bois de Vincencs, qui moult « est notable et b3l... » (Christine de Pisan, h Livre des faiclsel bonnes meurs du sage roij Charles.)

Dubreul, Antiquités de Paris.

8o [ noNJON ]

chàlclaiiis prélendent iivoii" dos demeuros moins Icriiu'es et moins tristes, que le donjon abandonne la forme d'une tour qu'il avait adop- tée vers la tin du xii" siècle, pour revêtir celle d'un \o<^\s défendu, mais contenant tout ce qui peut rendre l'habitation facile.

Louis de France, duc d'Orléans, second tils de Charles V, en 1371 et assassiné à Paris en novembre li07, dans la rue Barbette, était jïrand amateur des arts. Ce prince rebâtit les châteaux de Pierrefonds, de la Ferlé-Milon, de Yillers-t'otterels : lit exécuter des travaux con- sidérables dans le ciiàteau de Goucy, qu'il avait acquis de la dernière héritière des sires de Coucy. Louis d'Orléans fut le premier qui sut allier les dispositions défensives adoptées à la fin du xiv^ siècle, dans les demeures féodales, aux agréments d'une hal)itation seigneuriale. Les châteaux qu'il nous a laissés, et dont nous trouvons le spécimen le plus complet à Pierrefonds, sont non-seulement de magnifiques demeures qui seraient encore très-habitables de nos jours, mais des places fortes du premier ordre, que l'art illerie déjà perfectionnée du xv!!*^ siècle put seule réduire.

II est étrange que l'influence des princes de la branche cadette issue de Charles Y, sur les arts en France, n'ait pas encore été constatée comme elle mérite de l'être. Les monuments laissés par Louis d'Or- léans et par son tils Charles sont en avance de près d'un demi-siècle sur le mouvement des arts dans notre pays. Le château de Pierrefonds, commencé en 1400 et terminé avant la mort de son fondateur, est en- core une place forte du xiv" siècle, mais décorée avec le goût délicat des habitations du temps de Charles VIL

Le donjon de ce château contient les logis du seigneur, non plus renfermés dans une tour cylindrique ou carrée, mais distribués de ma- nière à présenter une demeure vaste, commode, pourvue des acces- soires exigés par une existence élégante et recherchée, en même temps qu'elle est une défense puissante parfaitement entendue, impos- sible à attaquer autrement que par des batteries de siège; or, au com- mencement du xv^ siècle, on ne savait pas encore ce que c'était que l'artillerie de siège. Les bouches à feu étaient de petite dimension, portées en campagne sur des chevaux ou des chariots, et n'étaient guère employées que contre la formidal)le gendarmerie de l'époque. Examinons les dispositions du donjon de Pierrefonds, que nous avons déjà donné dans le plan d'ensemble de ce château (voyez Château, tig. 2 il.

Le donjon de Pierrefonds ifig. 41) est voisin de l'entrée principale A du château, et flanque cette entrée de façon à en interdire complète- ment l'approche. Il possède, en outre, une poterne B, très-relevée au-dessus du sol extérieur. Aussi remplit-il les conditions ordinaires, qui voulaient que tout donjon eût deux issues, l'une apparente, l'autre dérobée. La porte A du château, défendue par un pont-levis, des van- taux, un corps de garde o, une herse et une seconde porte barrée, avait, comme annexe obligée à cette époque, une poterne pour les

[ noNJON ] ^G

piétons, avoc son poiil-lovis pailiculicr b <M ciilrée détournée le long (lu coi'ps (le ^'arde ; de plus, le eouloir de la porte était enfdé par une t'cliauguette posée sur le eontre-i'ort C. l'our entrer dans le loj,ds, on trouvait un beau perron D avec deux montoirs (voy. Montoir, Pehuon), puis un largfe escalier à vis E montant aux étages supérieurs. Une porte l)àtarde F donnait entrée dans le rez-de-chaussée voûté servant de

(•uisin(î el de magasin pour les approvisioniKMnenls. Par un degré assez large G, de ce rez-de-chaussée on descend dans une cave peu spacieuse, mais disposée avec des niches comme pour recevoir des vins de diverses sortes. Les murs de ce rez-d(^-chaussée, épais de W k 1 m(dres, sont percés de rares ouvertures, particulièrement du C(Mé extérieur. Une petite porte H, masquée dans l'angle rentrant de la tour carrée, per- met de pénétrer dans la salle voùt«''e I formant le rez-de-chaussée de cette tour, et de prendre un escalier à rampes droites montant seule- ment au premier étage. Nous allons y revenir tout à l'heure. La po- terne B, munie d'une herse et de vantaux, surmontée de mâchicoulis (jui r('gnent tout le long de la courtine, a son seuil posé à 7 mètres environ au-dessus du sol extérieur, (pii, à cet endroit, ne présente (piun chemin de G mètres de largeur; puis, au-dessus de ce chemin,

H7 [ J)0NJ0N ]

est un escarpcintMil pioiioiicé, inaccessible, au bas duquel passe une (les rampes qui moulaient au eiiàteau, ranqie détendue par une tra- verse percée dune porte; de l'autre côté de la porte, commandant le vallon, est une motte faite à main d'homme, qui était certainement couronnée d'un ouvrage détruit aujourdluii. De la poterne B, on pou- vait donc, soit par une trémie, soit par un pont volant, défendre la

S

25'

porte de la rampe du château, passer par-dessus cette porte, et arriver à l'ouvrage avancé qui commande le vallon au loin. I^a poterne B ser- vait ainsi de sortie à la garnison, pour prendre l'offensive contre un corps d'investissement, de porte de secours et d'approvisionnement. On observera que l'espace K. est une cour dont le sol est au-dessous du sol de la cour principale du château, et que, pour s'introduire dans cette cour principale, il faut passer par une seconde poterne L, dont le seuil est relevé au-dessus du sol K, et (jui est défendue par une herse, des vantaux et des mâchicoulis avec créneaux. L'escalier M, qui donne dans la chapelle N et dans la cour, monte de fond el permet d'arriver à la chambre de la herse.

En continuant à monter par cet escalier à vis, on ariive (fig. 42) au- dessus de la chambre de la herse, dans l'étage percé de mâchicoulis;

[ DONJON ] 88

traversant un couloir, on descend une rampe 0, qui vous conduit au premier éta^^e de la tour carrée, d'où l'on peut pénétrer dans les grandes pièces du 1oj,ms principal, lesquelles se composent d'une vaste salle P, en communication directe avec le grand escalier à vis E, de deux salons H avec passage S au-dessus de la porte d'entrée, et des chambres prises dans les deux grosses tours défendant l'extérieur. En T, son! des garde-robes, lalrines et cabinets. On voit encore en place la belle clieminéi^ qui chautlail la grande salle P, bien éclairée par de grandes fenêtres à meneaux, avec doubles traverses. Un second étage était à peu près pareil à celui-ci, au moins quant aux dispositions géné- rales; l'un et l'autre ne se défendaient que par l'épaisseur des murs et les tlanquements des tours.

L u

Ce nest (|u an troisième étage (|ue coniiueiiceiit ;i |)araitre les dé- fenses (tig. A'.i). A la base des grands pignons (|ni ferment les couver- tures du logis principal sont prali(iu«''s des màcliieonlis avec crénelages en c et en d. Les deux grosses tours rondes et la tour carrée conti- nuent à s'éb'ver, se dégagent au-dessus des combles du logis, et sont toutes trois couronnées de màcliieoulis avec meurt lières et crénelages couverts. |)uis, au-dessus, d un dernier parapet ci-enelt' à ciel ouv*'rt à la

89 [ DONJON ]

hase (les loils '. L;i lour cai'rée possède en outre sur ses trois coutre- Ibrts trois échauguettes flanquantes. A la hauteur du second étage, en continuant à gravir l'esealier M de la poterne, on trouve un parapet crénelé au-dessus des mâchicoulis de cette poterne et une porte don- nant entrée dans la tour carrée ; de on prend un petit escalier à vis V qui monte aux trois derniers étages de cette tour n'étant plus en com- munication avec l'intérieur du gros logis. Cependant, de l'étage des mâchicoulis de la tour carrée, on peut prendre un escalier rampant au-dessus de la couverture des grands pignons crénelés du logis prin- cipal, et aller rejoindre les mâchicoulis de la grosse tour d'angle ; de même que, par l'escalier de l'échauguette G, on peut, en gravissant les degrés derrière les pignons crénelés de ce côté, arriver aux mâchi- coulis de la grosse tour proche l'entrée. Sur le front extérieur, ces deux tours sont mises en communication par un parapet crénelé à la hase des combles. Des dégagements et garde-robes T, on descendait sur le chemin de ronde X de la grande courtine défendant l'extérieur avec son échauguette X' au-dessus de la poterne. Ce chemin de ronde était aussi en co-mmunication avec les chemins de ronde inférieurs de la tour de la chapelle N. De la salle R ou de la tour R', on pouvait communiquer également aux défenses du château du ccMé sud par le passage S situé au troisième étage au-dessus de l'entrée, en descendant l'escalier U.

Si l'on a suivi notre description avec quelque attention, il sera facile de comprendre les dispositions d'ensemble et de détail du donjon de Pierrefonds, de se faire une idée exacte du programme rempli par l'ar- chitecte. Vastes magasins au rez-de-chaussée avec le moins d'issues pos- sibles. Sur le dehors, du côté de l'entrée, qui est le plus favorable à l'attaque, énormes et massives tours pleines dans la hauteur du talus, et pouvant résister à la sape. Du côté de la poterne, courtine de garde très-épaisse et haute, avec cour intérieure entre cette courtine et le logis ; seconde poterne pour passer de cette première cour dans la cour principale. Comme surcroit de précaution, de ce côté, très-haute tour carrée enhlant le logis sur deux de ses faces, commandant toute la cour K et aussi les dehors, avec échauguettes au sommet flanquant les faces mêmes de la tour carrée. D'ailleurs possibilité d'isoler les deux tours rondes et la tour carrée en fermant les étroits passages donnant dans le logis, et de rendre ainsi la défense indépendante de l'habitation. Possibilité de communiquer dune de ces tours aux deux autres par les chemins de ronde supérieurs, sans passer par les pièces destinées à rhal)itation. Outre la porte du château et le grand escalier avec perron, issue particulière par la tour carrée, soit par la petite porte de l'angle rentrant, soit par l'escalier de la chapelle. Issue particulière de la tour du coin par la courtine dans laquelle est percée la poterne et par les escaliers de la chapelle. Issue particulière de la tour de la porte d'en-

Voy. l'OLK, lig. 55, 56 et 57.

V. 12

[ DONJON ] *''t>

trée par les salles situées au-dessus de celle j)orle et l'eseaiiei-r, qui descend de fond. Coniniuuicalion facile établie entre les tf)urs et les défenses du château par les chemins do ronde. Logis dhahitation indé- pendant, se défendant, soit du côté de la cour K, soit du côté de l'entrée du château, au moyen de crénelâmes et de mâchicoulis à la hase des pignons. Ce logis, bien protégé du coté du dehors, masqué, tlanqué, n'ayant qu'une seule entrée pour les appartements, celle du perron, et cette entrée placée dans la cour d'honneur, commandée par une des faces de la tour carrée. Impossibilité à toute personne n'étant pas familière avec les distributions du logis de se reconnaître à travers ces passages, ces escaliers, ces détours, ces issues secrètes ; et pour celui qui habite, facilité de se porter rapidement sur tous les points de la défense, soit du donjon lui-nuMue, soit du château. Facilité de faire des sorties si l'on est attaqué. Facilité de recevoir des^secours ou provi- sions par la poterne B, sans craindre les surprises, puisque cette po- terne s'ouvre dans une première cour qui est isolée, et ne donne dans la cour principale que par une seconde poterne dont la herse et la porte barrée sont gardées par les gens du donjon. Belles salles bien disposées, bien orientées, bien éclairées; appartements privés avec cabinets, dégagement et escaliers particuliers pour le service. Certes, il y a loin du donjon de Coucy, qui n'est qu'une tour chefs et soldats devaient vivre péle-méle, avec ce dernier donjon, qui, encore aujour- d'hui, serait une habitation agréable et commode; mais c'est que les mœurs féodales des seigneurs du xv* siècle ne ressemblaient guère à celles des châtelains du commencement du xni'.

Nous complétons la série des plans du donjon de Pierrefonds par une élévation géométrale de ce logis (tig. 4i) prise du côté de la poterne sur la ligne QZ des plans. En A, on voit la grosse tour du coin ; en B, la tour carrée ; entre elles, les deux pignons crénelés des salles ; en G, est la tour de la chapelle, dans laquelle lès habitants du donjon pouvaient se rendre directement en passant par la tour carrée et le petit escalier à vis marqué M sur les plans, sans mettre les pieds dehors. On voit la haute courtine de garde, entre la grosse tour du coin et celle de la cha- pelle, qui masque la cour isolée I^. Au milieu de cette courtine est la poterne relevée, qui communiquait avec un ouvrage avancé en passant par-dessus la porte D de la rampe extérieure du château. Comme con- struction, rien ne peut rivaliser avec le donjon de Pierrefonds ; la per- fection de l'appareil, de la taille, de la pose de toutes les assises réglées et d'une épaisseur uniforme de 0'",3;j(un pied) entre lits, est faite pour surprendre les personnes qui pratiquent l'art de bâtir. Dans ces murs d'une hauteur peu ordinaire et inégaux d'épaisseur, iml tassement, nulle déchirure; tout cela a été élevé par arasements réguliers; des chaînages, on n'en trouve pas trace, et bien (pi'on ait fait sauter les deux tours rondes par la niiiie. (|ue les murs aient été sapés du haut en bas, (!ependant les jiailies encore debout semblent avoir été con- struites hier. Les matériaux sont excellents, bien choisis, et les mor-

94 I noNJON I

tiers d'mip parfailp résislanco '.^I.os traces nonibreusos de boiseries,

A. iï; 44

1

I-++4

d'attaches de tentures, qu'on aperçoit encore sur les parois intérieures

' L'empereur NapoU'on III a reconnu l'importance des ruines de Pierrefonds, au point de vue de l'histoire et des arts. Le donjon a repris son ancien aspect ; la partie de la tour carrée qui avait été jetée bas est remontée : on voit aujourd'hui le plus beau spécimen de l'archi- tecture féodale du xV siècle en France relevé par l'initiative d'un souverain. Nous n'avons que trop de ruines dans notre pays, et nous en apprécions difficilement la valeur. Le château de Pierrefonds, rétabli en totalité, fait connaître cet art à la fois civil et militaire qui, de Charles V à Louis XI, était supérieur à tout ce qu'on faisait alors en Europe.

f noNJON ] 92

(lu (loiijoii do Piorrolonds, indiquent iissoz que les apparlenienls du seigneur claienl ri(dieni(Mil décorés el meublés, et que celle résidence réunissait les avanta^^es dune place i'orle du preniiei'ordre à ceux d'une habitation plaisante située dans un charmant pays. L'habitude que nous avons des dispositions symétriques dans les bâtiments depuis le xvn" siècle fera paraître étranj,'e, peut-être, les irréf^ularités qu'on remaïque dans le plan du donjon de Pierret'onds. Mais, comme nous le faisons observer à l'article Ciiati:au, l'orientation, la vue, les exigences de la défense, exerçaient une influence majeure sur le tracé de ces plans. Ainsi, par exemple, le biais qu'on remarque dans le mur orien- tal du lojj^is (biais qui est inaperçu en exécution) est évidemment imposé par le désir d'obtenir des jours sur le dehors d'un côté oii la campajïne présente de charmants points de vue, de laisser la place nécessaire au llanquement de la tour carrée, ainsi (ju'à la poterne intérieure entre cette tour el la chapelh», la disposition du plateau ne permettant pas d'ailleurs de faire saillir davantage la tour contenant cette chapelle. Le plan de la partie destinée aux appartements est donné par les besoins mêmes de cette habitation, chaque pièce n'ayant que la dimension nécessaire. En élévation, les différences de hauteurs des fractions du plan sont de même imposées par les nécessités de la défense ou des disti'ibutions.

Il était peu de châteaux des xiv'' et xv' siècles qui possédassent des donjons aussi étendus, aussi beaux et aussi pi'opres à loger un grand seigneur, que celui de Pierrefonds. La plupart des donjons de cette époque, bien que plus agréables à habiter que les donjons des xii^ et xni" siècles, ne se composent cependant que d'un corps de logis plus ou moins bien défendu. Nous trouvons un exemple de ces demeures seigneuriales, sur une échelle réduite, dans la même contrée.

Le château de Vez relevait du château de Pierrefonds; il est situé non loin de ce domaine, sur les limites de la forêt de Compiègne, près de Moi'ienval, sur un ])lateau élevé qui domine les vallées de l'Automne et de Vandi. Sa situation militaire est excellente en ce qu'elle complète au sud la ligne de défense des abords delà forêt, protégée par les deux cours d'eau ci-dessus mentionnés, parle château même de Pierrefonds au nord-est, les détilés de la forêt de l'Aiguë et de la rivière d(» l'Aisne au nord, par les plateaux de Champlieu et le bourgde Yerberieà l'ouest, par le cours de l'Oise au nord-nord-ouest. Le château de Yez est un poste très-ancien, placé à l'extrémité d'un promontoire entre deux petites vallées. Louis d'Orléans dut le rebâtir prc^sque entièrement lorsqu'il voulut |)rendre ses sùietés au nord de Paiis, pour êlie en état de ré- sister aux prétentions du duc de Bourgogne, qui, de son ccMé, se forti- fiait au sud du domaine royal. Yez n'est, comparativement à Pierrefonds, qu'un |)()sl(> défendu par une enceinte et un petit donjon merveilleu- semenl planté, bâii avec le plus grand soin, probablemeni pai' l'archi- tecte du château de Pierrefonds '.

' Lps profils (lu donjon de Vez, le mode de conslniction et certains détails de défense.

93 [ noNJON ]

Co donjon (fig. 45) s'élève en A (^voyez le plan d'ensemble), à l'angle

formé par deux courtines, dont l'une, celle B, domine un escarpement

B', et l'aulre, G, flanquée exiérieurement d'échauguettes, est séparée

d'une basse-cour ou baille E par un large fossé. Du côté G, le plateau

descend rapidement vers une vallée profonde ; aussi les deux courtines H, H', sont-elles plus basses que les deux autres B, G, et leur chemin de ronde se irouve-t-il au niveau du plateau sur lequel s'élevait un logis K du xu" siècle, 'presque>ntièrement rebâti au commencement du xv". Ge logis, en ruine aujourd'hui, était une charmante construc- tion. La porte du château, défendue par deux tours de petite dimen-

rappcllent exactement la construction, les profils et détails du château de Pierrefonds. Le donjon de Vez date par conséquent de liOO.

[ nONJON ] 9't

sion, osl on I. On voit encore quelques restes des défenses de la baille E, mais converties aujourd'hui en murs de terrasses'. Le donjon est détaillé dans le plan du rez-de-chaussée X. Son entrée est en L, et con- sistait en une étroite poterne avec pont à bascule- donnant sur un large escalier à vis moulant de fond. Clnuiue étage contenait deux pièces, Tune grande et l'autre plus petite, nmnies de cheminées et de réduits. Eu P est un puits. On voit en F le fossé et en M l'entrée du château, avec ses tours et son pont détourné. La coui'tine 0 est défendue par des échauguettes extérieures tlanquantes O; tandis que la courtine B, qui n'avait guère à craindre une attaque du dehors, à cause de l'escarpe- ment, était protégée à l'intérieui- par des échauguettes tlanquantes H. Par les tourelles S, S', bâties aux deux extrémités des courtines élevées, on montait sur les chemins de ronde de ces courtines au moyen d'es- caliers. En V était une poterne descendant de la plate-forme sur Tes- carpemenl. Ouand on examine la situation du plateau, on s'explique parfailenuMil le])lan du donjon d'angle, dont les faces extérieures enfi- lent les abords du château les plus accessibles. Les tourelles d'angle, montant de fond, forment d'ailleurs un tlanquement du second ordre, en prévision d'une attaque rapprochée.

La tiguie 4(j, qui donne l'élévation })(M\spective du donjon de Vez, prise de l'intérieur de renceinle, fait voirla disposition deséchauguettes flanquantes R de la courtine B, la poterne avec son petit fossé et son pont à bascule, l'ouverture du puits, la disposition des mâchicoulis- latrines, le long de l'escalier, puis le sommet de l'escalier terminé par une tourelle servant de guette. Du premier étage du donjon, on commu- niquait aux chemins de ronde des deux courtines par de petites portes bien défendues. Ainsi la garnison du donjon pouvait, en cas d'attaque, se répandre promplement sur les deux courtines faisant face aux deux fronts, qui seuls étaient atla(iual)les. Si l'un de ces fronts, celui C, était pris (c'est le plus faible à cause de la nature du terrain et du percement de la porte), les défenseurs pouvaient encore conserver le second front B, rendu plus fort j)ar les échauguettes intérieures B (voy. les plans) ; s'ils ne pouvaient garder ce second front, ils rentraient dans le donjon, et de reprenaient l'offensive ou capitulaient à loisir. Dans un poste si bien disposé, une garnison de cinquante hommes arrêtait facilement un corps d'armée pendant j)lusieurs jours; et il faut dire que l'assail- lant, entouré de ravins, de i)elils cours d'tvui ei de forêts, arrêté sur un pareil terrain, avait grand'peine à se garder contre un corps de secours. Or, le château de A'ez n'était autre chose qu'un fort destiné à conserver un j)oint dune grande ligne de défense très-bien choisie. Peut-êli-e n'a-t-on pas encore assez observé la corrélation qui existe presque toujours, au moyen âge, entre les diverses forteresses d'un territoire ; on les étudie isolément, mais on ne se rend pas compte géné-

' Ci; (loniaiiie appartient aujouid'Iiiii à M. l'ailliM ; li' ilniijdii seul srrt (riial)itatioii. - Ci'tti' poltTiie a iMi- rcmiilacéi', an xvi' siècle, par une haie au niveau ilu sol.

95 [ DONJON ]

j I ralenienl de leur inipoitaiice et de leur ulililé relative. A ce point de

vue, il nous païuit que les fortifications du n]r)\en âfïe ouMent aux études un champ nouveau.

*

te

r itjfT. irr.t

^X^.

ou: «ffi

•g*âr *?«!* le

- #■

ko»:»»'

a

•^•< par , >flt

-M :»» H-

',0

mi«t

L

-r^pai- ■"•iisbicopiui,

lisent»

\ Tuilftife

?T (^ 3»i«3M€a

est ui ass«x ^^^^ foorré: 3 ^^ as-ée^i^itNK» Aa éxii^i- s-

ciaîr. et diMil Toâti^ «st 5>9«t?n:rri^ tôt 4es «iè#«L_ - •>

' latres 4Mri«às 4^ r«(Nk« «{--^ ~ ' -^*!4? •mijib

' x:t». > H se fMft fas cnràre : :s?»?aft <&-

pcv<c'> ::i:i:r:it-r-> «iertiiîùrs 4e «faits cas^ - ii»i«s

salks <f ':-.ii<è&4 <iiTid<è«^ aa aennm 4e ei«ssiims pe« e-I^ . ^. . ^ ^^ ..^M 4^ eirihtlets *|»L^y avait 4e i>?Ii^k«!il: ce» eeffin&fê «« s&affies ««oAe^i^aft «ft lit et les m^ ^ |Ib$ inJrTy «r'^Wi*' : eftes 4e«aBfHl 7«>â»e?

oaTertes. v^ 5? -rr - - e^meal par wa&e ^«^aartat*?-

^r-

^^:^^^55^é^

wt* $Kvie. ^ ;^ ^:"

«E!ir$^ 4i^^»K

I^nC <fciw»?» m t'^m^s^ V «V fv :îtx

[ DOKTOIU J 1><3

Tcllt" t'>l I iiilluence persistante des Iradilioiis, iik'iuc aux cpociiios l'on a la j)r('toiiti()ii do s'y sousiraiic, (\uo nous voyous les dcruiors vesli^^os du donjon féodal pénétrei' ius(|U(' dans los chàtoaux hàlis pen- dant le xvii" siècle, alors qu'on ne son^^eait plus aux demeures fortifiées des châtelains féodaux. La plupart de nos châteaux des xvi*' et xvu' siècles conservent encore, au centre des corps de logis, un gros pavil- lon, quicerles n'était pas une iniporlalion éli-angère, mais bien i)lulôt un dernier souvenir du donjon du moyen âge. Nous retrouvons encore ce logis dominant àChambord, à Saint-Germain en Lave, aux Tuileries, et plus tard aux châteaux de Richelieu eu Poitou, de Maisons, de Vaux près de Paris, de (^oulommiers, etc.

DORMANT, s. m. [bâti dormant \. C'est le nom qu'on donne au châssis lixe, en menuiserie, sur lequel est ferrée une porte ou une croisée. Dans les premiers temps du moyen âge, les portes et fenêtres étaient fer- rées dans les feuillures de pierre sans dormants; mais ce moyen pri- mitif, tiadition de l'antiquité, avait l'inconvénient de laisser passer l'air par ces feuillures et de rendre les intérieurs très-froids en hiver. Lorsque les habitudes de la vie ordinaire commencèrent à devenir plus molles, on prétendit avoir des pièces bien closes, et l'on ferra les portes et croisées sur des dormants ou bâtis dormants de bois, scellés au fond des feuillures réservées dans la pierre. Les dormants n'a])paraissent dans l'architecture privée que vers le x\= siècle.

DORTOIR, s. m. [dortouairi. Naturellement les dortoirs occupent, dans les anciens établissements religieux, une place importante. Ils sont le plus souvent bâtis dans le prolongement de l'un des bras du transsept de l'église, de manière à mettre les religieux en communication facile avec le chœur, et sans sortir dans les cloîtres, pour les offices de nuit. Quand la saison était rude ou le temps mauvais, les religieux descen- daient à couvert dans le transsept, et de se répandaient dans le chœur. Les dortoirs sont établis au premier étage, sur des celliers, ou des ser- vices du couvent qui ne peuvent donner ni odeur, ni humidité, ni trop de chaleur. Les dortoirs des monastères sont ordinairement divisés longitudinalement j)ar une rangée de colonnes formant deux nefs voû- tées ou tout au moins lambrissées; ils preniKMit du jour et de l'air à l'ouest et à l'est, par suite de la position du bâtiment imposée par l'orientation invariable d«^ l't'^glise. Les grandes abbayes jiossédaient desdoi'toirs bâtis avcM' magnificence et prc'sentant un aspect vraiment momimental. La science moderne a reconnu qu'il fallait pour chaque dormeur, pendant le temps du sommeil, ',i2 mèti-es cubes d'air respi- rable au moins. Les poumons des moines des xu*, xin' et xiv" siècles pouvaient consommei- un beaucou|) plus volumineux cube d'air, si bon leur sendjlait, et encore se levaient-ils à minuit passé, pour chanter matines.

^97 [ IiOUTOIR ]

Lt'btnit' ' (h'ciil ainsi le dortoir dos roligioux de i"al)l)a\(' du A^al- Noire-Dame, dépendant du doyenné de Montmorency : <( Le réfectoire (( est un assez petit quarré; il es! au-dessous du dortoir, qui est très- « clair, et dont la voùle est soutenue par des colonnes ou piliers >( anciens délicatement travaillés, ainsi qu'on en voit dans plusieurs '< autres dortoirs de l'ordre de Cîteaux construits au xni^ siècle ou au .( xlv^ » Il ne faut pas croire que les dortoirs des religieux fussent dis- posés comme les dortoirs de nos casernes ou de nos lycées. Ces i^n-andes salles étaient divisées, au moyen de cloisons peu élevées, en autant de cellules qu'il y avait de religieux ; ces cellules ou stalles contenaient un lit et les meubles les plus indispensables; elles devaient rester ouvertes, ou fermées seulement par une courtine.

£. cû//:ii^a^ûj-.

Au XVI* siècle, tous les'ordres religieux voulurent avoir des cellules ou chambres particulières pour chaque moine, ainsi que cela se pra- ticjue'dans nos'séniinaires. Les mêmes habitudes furent observées dans les couvents deïemmes. Dès le xn^ siècle cependant, les clunisiens, qui étaient des gens "aimant leurs] aises, avaient déjà établi des chambres

llixl. du iHocesp de Pniis, t. IV, p. ilô.

ta

[ nossKnET ] 08

ou cellules tlisliiicles pour chaque religieux, e( parl'ois niènie ces cel- lules étaient richement meublées. Pierre le Vénérable s'en plaignait de son temps, et saint Bernard s'élevait avec son énergie habituelle contre ces abus qu'il regardait commeopposés à Ihumililé monastique. Aussi les premiers dortoirs des cisterciens semblent avoir été des salles com- munes garnies de lits, mais sans séparations entre eux.

La figure 1 présente l'aspect extérieur d'un de ces dortoirs communs : c'est le dortoir du monastère de Chelles (abbaye de femmes) ; il avait été construit au commencement du xui'' siècle '. Le rez-de-chaussée était occupé par des celliers et un chautfoir ; une épine de colonnes sup- portait la charpente formant deux berceaux lambrissés avec entraiis apparents. Dans l'article AkciutkcturI': monastique, nous avons eu l'oc- casion de donner un certain nond)re de ces bâtiments; il parait inutile de s'étendre ici sur leurs dispositions générales, leur forme et les détails de leur architecture fort simple, mais parfaitement appropriée l'objet. Ainsi, par exemple, les fenêtres étaient habituellement com- j)Osées d'un(> partie supérieure dormante, percée surtout pour éclairer la salle, et d'une partie inférieure pouvant s'ouvrir pour l'aérer (voyez FenètrkV Si les religieux possédaient chacun une chambre, on n'en donnait pas moins le nom de dortoir au bâtiment ou à l'étage qui les coiitemiit, et particulièrement au large couloir central qui donnait entrée à droite et à gauche dans chaque cellule. Cependant il existait encore, au xvi' siècle, des dortoirs de couvents de femmes disposés comme les chambrées de nos casernes, c'est-à-dire consistant en plu- sieurs grandes chambres contenant chacune quelques lits. Nous en tiouvons la preuve dans le Pantayruel de Rabelais-. «Mais, dist l'ab- « besse, meschante que tu es, pour(juoy ne faisois-tu sigiie à tes voi- « sines de chambre? »

DOSSERET, s. m. C'est un bout de mur en retour déquerre sur un

autre, portant un linlcau de porte ou un arc. A, A (tig. i) sont les dosse- rets d'une baie.

' Voyi'Z l;i MoHOijr. d'ulilutijes, liibliolli. Siiiiilc-CcucviL-ve. ' Liv. 111, chap. .MX.

9*J [ KCAILLIIS 1

DOUELLE, s. f. C'est le parement intérieur d'un urc, qu'on désigne

aussi sous le nom d'intrados. Dans une voûte, chaque claveau possède sadouelle, A est la douelle du claveau représenté figure 1.

ÉBRASEMENT, s. m. Indique l'ouverture comprise entre le tableau d'une fenêtre et le parement du mur intérieur d'une salle. Lébrasement s'élargit du dehors au dedans, afin de faciliter l'introduction du Jour et iuissi de dégager les vantaux d'une croisée ouvrante (voy. Fi:ni-:tre).

ÉCAILLES, s. f. S'emploie seulement au pluriel, et désigne une sorte d'ornementation fort usitée dans les édifices, au moyen âge, pour dé- corer des rampants de contre-forts, des talus de chéneaux, des cou- ronnements de pinacles, des flèches de pierre, etc. Les écailles sont évidemment une imitation de la couverture de bardeaux de bois ou essentes (voy. Bardeau) ; aussi est-ce particulièrement dans les pro- vinces où cette sorte de couverture était employée, c'est-à-dire en Normandie, en Picardie, dans le Soissonnais et dans l'Ile-de-France, que les écailles apparaissent sur les constructions de pierre à dater du xne siècle. En Normandie même, jl n'est pas rare, dès le commen- cement de ce siècle, de voir certains parements verticaux, des fonds d'arcatures aveugles, par exemple, décorés d'écaillés sculptées sur la pierre et présentant une très-faible saillie. C'était un moyen de distin- guer ces fonds au milieu des parties solides de la construction, de les colorer, pour ainsi dire, et de les rendre moins lourds en apparence. Les bas-reliefs des xf et xn'= siècles, dans lesquels sont figurés des édifices, montrent souvent les parements de ces édifices ainsi décorés : nous en avons donné un exemple remarquable à l'article Arcuitecture RELIGIEUSE, fig. 47, et provcuaut d'un chapiteau de l'église du Saint- Sauveur de Nevers. La curieuse église de Thaon, près de Caen, nous montre une partie de ses parements extérieurs décorée d'écaillés de forme carrée, rappelant ces revêtements de bardeaux si fort en usage dans les constructions privées construites en pans de bois. Ces écailles

I KC.AILLKS I _ 100 '

soiil (nit'l(|ii('r()is suporposées ou le |)lus souvciil ('(Mili'iiriées, c'esl-à- dirc pleins sur vidos, ainsi quo riudiipit' la tii^uic 1. Kii divisant l'eau de pluie qui fouelle sur les parements, en éloignant I luunidilé des joints et lui donnant un écoulement, ces écailles, outre leur etiet dé- coi-alif, ont encore lavanlaiie de eonserver les ravalements extérieurs.

%

n'H n

Si cet eflet est sensible sur les parements verticaux, à plus forte raison l'est-il sur les surfaces inclinées, sur les talus directement exposés à la pluie. Sur les surfaces inclinées élevées en pierre, toute saillie propre, par sa forme, à diriger les eaux est éminemment favoi'able à la conser- vation de la mavonnerie, en évitant lindubition uniforme de la pluie. Que les architectes du xii" siècle aient fait cette expérience, ou qu'ils aient seulement eu en vue la décoration des surfaces inclinées (déco- ration logique d'ailleurs, puisqu'elle rappelait une couverture de tuiles ou de bardeaux), toujours est-il (jue ces architectes ont adopté les écailles sculptées sur la pierre pour toute surface en talus.

Les formes les plus anciennes données à ces écailles présentent une suite de cariés ou de billettes, commt^ la figure ci-dessus, ou de petits arcs i)lein cintre et brisés, ainsi que l'indique la ligure i'. Il faut ob- server que chaque rang d'écaillés est toujours pris dans une hauteur d'assises, les joints verticaux étant placés au milieu des vides laissés entre les écailles. L'eau pluviale tombant de A en B est conduite par la taille de la pierre le long des^ deux arêtes AC, BC; en C, elle s'é- goutte, arrive à l'extrémité D, et ainsi successivement jusqu'à la cor- niche. Les parties les plus humectées sont donc toujours les arêtes des écailles ; mais, pai- leur saillie même, ces arêtes sèchent plus facilement que les pariMuents unis; riunniditt' demeure donc moins longtenqis sous les parements : c'est lii tout le secret delà conservation de ces

T.iiir (I.

•itiiri- ilii Ml' si.Vli' (le rt'''lisi' crEii.

101 [ ÉCAILLES ]

surfaces couvertes d'écaillés. Les ombres fines et les lumières qui se jouent sur ces petites surfaces découpées donnent de la légèreté et (le l'élégance aux couronnements; aussi les architectes ont-ils usé de ce moyen à l'époque de la renaissance. Nous ne pouvons prétendre

donner tous les exemples d'écaillés taillées sur parements, nous nous contenterons d'indiquer les principaux.

A la fin du xii' siècle, les écailles, particulièrement dans les édifices de la Normandie et de lIle-de-France, afiectentla forme de petits arcs

brisés avec partie droite, ainsi que l'indique la figure 3. Jusqu'alors les écailles sont peu saillantes et présentent un relief égal dans toute leur longueur. Mais dans les grands monuments construits au commence- ment du xm' siècle, il fallait obtenir des effets prononcés dans l'exé- cution de détails dune aussi petite échelle ; aussi voyons-nous, en

[ KCAILLKS I 102

Picardie, par exemple, sur les pyramides qui surmontent les escaliers dos deux tours do la façade do la cathédrale d'Amiens, des écailles d'un puissant relief et d'une forme évidommonl doslinéo à produire un ^M'and olfol à dislanco (ti^^ i). Jamais, dans rilo-do-Fianco, les archi-

tectes n'ont oxafiV'i'é l'imporlancodo détails qui, après tout, ne doivent pas détruire hi lianquillité do surfaces pianos et no sont pas faits pour lutter avec la sculpture. Cependant parfois les écailles taillées sur les édifices do la j)romioro moitié du xiii" siècle, dans l'Ile-de-France,

présoiitoiit |)lus i\o saillie à leur extrémité inforionro qu'à leur som- met ; leur loimo la plus générale est celle présentée dans la figure 5. Dans ce cas, les écailles sont évidé'os suivant le profil A ou suivant le profil 15. Los écailles fortement détacht'os à leur extrémité inférieure, conformément au profil A, 'ap|>artioiiuoiil itlulùt aux tlèchos des clo-

103 [ KCIIAFAUD ]

chers, c"esl-à-dire (juCllcs sont placées à une grande hauteur. Sur les rampants des contre-forts, leur saillie est égale dans loule leur lon- gueur.

Au \iv* siècle, les écailles se rapprochent davantage delà forme des bardeaux; elles se touchent presque, ont leurs deux côtés parallèles, sont allongées et terminées par des angles abattus (fig. 6). Les pinacles des contre-forts du chœur de la cathédrale de Paris (xiv^ siècle) et ceux

S- CÛ/llSM^--^.

(lu chœur de l'église d'Eu (xv' siècle) sont couverts d'écaillés taillées suivant cette forme.

Les écailles appartenant aux monuments construits dans des pro- vinces où les couvertures de pierre ont été adoptées dès l'époque romane, comme dans le midi de la France et dans l'ouest, ne sont pas disposées comme des bardeaux de couvertures de bois; elles sont retournées, de façon à laisser entre chacune d'elles comme autant de petilscan aux propres à éloigner les eaux des joints verticaux. (Voyez ce que nous disons, à propos de ces sortes d'écaillés, à l'articule GLOCHtiR, fig. 14 et 15.)

ÉCHAFAUD, s. m. [chaffaud). Dans l'art de bâtir, on entend par écha- faud, l'œuvre de charpente provisoirement établie pour permettre

I KCIlAlAIll I lO'l

d'élever les maçonneries. Les échalauds sont adhérents à la construc- tion qu'on élève ou en sont indépendants. Les constructions du moyen âf,'e, ainsi que les constructions romaines, étaient montées au moyen d'écliafauds tenant à la maçonnerie, et qu'on posait en élevant celle-ci. A cet etiel, on r(''servait dans les nmrs, soit <le biique, soit de moellon, soit de pierre, des trous de 0"',lo de côté environ, profonds, et dans lesquels on engageait des chevrons ou des rondins en bascule, qu'on soula;,M^ait à leur extrémité ()pi)Osée par des pièces de bois verticales. Ces chevrons ou rondins engagés sont les boulins, et les trous réservés pour les recevoir s'appellent tJ^ous de boulins; les pièces de bois verti- cales sont désignées sous le nom (ïéchasses. Les architectes du moyen âi,^e élevaient ainsi leurs plus grands édifices au moyen de l)Oulins et d"('îchasses d'un médiocre équarrissage. Sur ces boulins placés à des distances assez rapprochées, on posait des planches, plateau./:, plats- bonis, sur lesquels se tenaient les ouvriers: ces planchers, plus ou moins larges, suivant le besoin, se répétaient de six pieds en six pieds au plus, afm de rendre chaque partie de la construction accessible aux travailleurs. Les matériaux de gros volume n'étaient jamais montés sur ces planchers ou ponts, mais sur les murs eux-mêmes, au moyen d'engins placés sur le sol correspondant à des grues ou chèvres hau- banées sur la construction même. D'ailleurs, presque toujours, les matériaux étaient montés par l'intérieur, bardés sur les nmrs, posés et jointoyés par les ouvriers circulant sur ces murs mêmes ou sur les échalauds.

L'échafaud d'un édifice romain ou du moyen âge montait donc en même temps que la construction. Les constructeurs de ces temps reculés ne faisaient certainement pas de grands frais d'échafaudages. Ils laissaient les trous de boulins apparents sur les parements, ne se donnant pas la peine de les boucher à mesure qu'ils démontaient les échafauds lorsque la construction était terminée. Alors on ne ravalait pas les édifices; chaque pierre était posée toute taillée, et il n'y avait plus à y toucher : donc, le jour la dernière pierre ctail mise en place, l'édifice était achevé, et l'échafaud pouvait être enlevé. 11 faut observer aussi que les grands édifices gothiques présentent des retraites prononcées à diti'érentes hauteurs, ce qui permettait de rc]»rendre sur chacune de ces retraites un système d'échafaudage, sans (|u'il fût né- cessaire de porter les échafauds de fond. Cependant il est tels »'ditices, comme les tours de défense, par exemple, qui s'élèvent verticalement à une grande hauteur sans ressauts, sans retraite aucune. Il est inté- ressant d'«'tudier comment ont été montées ces énormes bâtisses.

La construction du donjon de C-oucy, qui présente un cylindre dont les parois verticales ont 60 mètres d'élévation, n'a exigé qu'un écha- faudage extrêmement simple, échafaudage qui avait encore le mérite d't'pargner les montages lents obtenus ])ar des iMigins. On reinar(|ue sur la surface de r(''norme cylindre, à rexlc^rieur, une suite de trous de boulins disposés en spirale et l'ormanl, ;i cause de la largeur extraor-

105 [ ÉCllAFAUn 1

dinaire du dianièlrc, une pente assez douce. Ces trous de boulins, espacés de quatre en quatre mètres environ, sont doubles, cest-à-dire qu'ils présentent deux spirales, ainsi que le fait voir la figure 1. Au moyen de chevrons engagés dans les trous A supérieurs et soulagés par des liens portant dans les trous B inférieurs, le constructeur établissait ainsi, en même temps qu'il élevait sa bâtisse, un chemin en

spirale dont l'inclinaison peu prononcée permettait de monter tous les matériaux sur de petits chariots tirés par des hommes ou au moyen de treuils placés de distance en distance. La figure 2 fera comprendre cette opération. Les maçons et poseurs avaient le soin d'araser toujours la construction sur tout le pourtour du donjon, comme on le voit ici, et sur cet arasement ils circulaient et bardaient leurs pierres. Atin de poser les parements extérieurs verticalement (parements taillés à l'avance sur le chantier), il suffisait d'un fil-à-plomb et d'un rayon de bois tournant horizontalement sur un arbre vertical planté au centre de la tour. Aujourd'hui, nos maçons procèdent de la même manière lorsqu'ils élèvent ces grandes cheminées de brique de nos usines, de l'intérieur du tuyau, sans échafaudage. L'échafaud dont la trace existe sur les parois du donjon de Coucy n'est réellement qu'un chemin de bardage, et ce chemin pouvait être fort large, ainsi que le démontre la figure 3, donnant une de ses fermes engagées. En A etB, sont les deux trous espacés de l'",80; au moyen des deux moises G étreignant les poutrelles k leur sortie des trous, on pouvait avoir deux liens E, F, le second formant croix de Saint-André avec une contre-fiche G. La tèti^ du lien F et le pied de la contre-liche G s'assemlilaient dans un poleh-t II, moisé à son extrémité inférieure avec la poutrelle B. Un lien extrême K, assemblé dans le pied de cette poutrelle B, soulageait l'extrémité de la poutrelle supérieure A. Il était ainsi facile d'avoir un chemin deo"',30 de largeur, non compris un garde-corps. Ces fermettes recevaient des solives qui portaient les madriers posés en travers de manière à pré-

V. 14

I ICC.IIAFAUI) ] 106

S(Mil('r un obslaclo au glisseniont dos chariots. Il fût fallu un poids énorme pour rompre des fermettes ainsi combinées, bien (juelles ne fussent maintenues danslla muraille que par deux scellements. Non- seulement la combinaison de ces fermettes ne leur permettait pas de

quitter les scellements ; mais étant réunies par des solives formant une suite de polygones autour du cylindre, elles étaient toujours bridées contre la muraille.

Dans les provinces l'on bâtit encore sans faire de ravalements après la pose, on a conservé ces moyens primitifs d'échafaudages. Les échafauds ne se composent que de boulins engagés dans des trous mé- nagés en construisant et dédiasses, les boulins étant liés aux échasses par des coi'deletles. A Paris même, ces traditions se sont conservées, et nos /.mo».s///s déploient une habilcti'; singulière dans la combinaison (le ces légers échafaudages composés de brins de bois qui n'ont guère queO'.lOde diamètre en moyenne.

107 I KCFIAFAUIi ]

En Boui'fîOifne el on Champagne (pays de bois), nous avons vu souvent

3

employer des échafauds en potence taillés conformément au tracé per-

£\ <^^r^yi6^ytA^^,

spectif (fig. 4). La partie A de la poutrelle horizontale AB est engagée

L ÉciiArvuD J 108

dans le trou de boulin ; cetlc poiilrcllo est cnlailh'o en ('- ;iii ras du luur, ainsi (|U0 lindiquo lo détail G'. Deux jandiollfs D. D, assciuljlccs à la tôle à iui-l)ois, ontioiit dans colle oiilaillc G, ot, s'ap|)uyaiil le loiij; du niui', soiil iclit'es cuire elles par Iciitrcloise E. Deux liens G, G, assem- i)lés dans le pied de ces jandjclles, vont soutenir, au moyen de deux joints à j)awm>, lexlrémilé de la pièce horizontale AB. (Vest une potence avec deux liens qui empèclienl la poutrelle horizontale de fU^chir à droite ou à gauche sous la charge et la maintiennent rigide.

Il n>sl pas douteux que les charpentiers du moyen âge, qui étaient IVtrI ing(''nieu\, ne fiss.enf, dans certains cas, des échaCauds de char- pente indépendants de la conslruclion, (Miialauds montant de fond ou suspendus. Nous ne pouvons avoir une idt'e de ces échafauds que par les traces de leurs scellemenis encore existantes sur les niouuments. Il arrive, par exemple, qu'au-dessus dun étage de hàliment disposé de telle façon qu'on ne pouvait établir des échafauds de fond, on aper- çoit, des trous carrés de 0'",30 sur 0"\33, perçant la muraille de part en part, et espacés de manière à laisser entre eux la longueur d'une solive; au-dessus de ces larges trous bien faits, on remarque d'autres petits trous de boulins de 0'",10 sur 0™,10 environ et ne traversant pas la ma- çonnerie. Geci nous indique la pose d'un échafaud disposé comme le monti-e la tigure o. AB est l'épaisseur du mur"; les poutrelles G le tra- versaient de part en part et étaient ai'uiées, à l'intérieur, d'une forte clef moisée D; deux moises E verticales pinçaient la poutrelle au ras du mur sur le parement extérieur; dans ces moises s'assemblaient deux liens F réunis à mi-bois, qui venaient soulager la poutrelle en G et II. Sur celte pièce, rendue rigide, on élevait alors les échafaudages en échasses I et boulins K, avec contre-tiches L, les boulins étant rete- nus au moyen de cales de bois dans les trous laissés sur les parements extérieurs. Un pareil échafaud présentait lout<> la solidité d'une char- pente montant de fond.

La hauteur excessive de certains édifices gothiques, et notamment des tours des églises surmontées de flèches de pierre, était telle, qu'on ne pouvait songer à élever ces constructions au moyen d'échafauds montant de fond, car l'établissement de ces échafaudages eût absorlx'; des sommes considérables, et ils auraient eu le temps de pourrir dix fois pendant le travail des maçons. On élevait les soubassements avec des échasses et des boulins; on piotilail des retraites nuMiagées avec soin dans ces sortes de consli'uclions pour prendre des j)oinls d'appui nouveaux au-dessus du sol ; puis, arrivé à la hauteur des plates-formes ou galeries d'où les tours s'élèvent indépendantes, on déchafaudail les parties inférieures pour monter les charpentes nécessaires ù la con- struction de ces tours. Les baies de ces tours étaient alors d'un grand secours pour poser les échafauds solides, propres à résistcM' à la vio- lence du vcnl cl à toutes les causes de dégradations ([ui angnienlent du moment qu'on s't'-lève beaucoup au-dessus du sol.

Pour peu (ju'on examine avec soin les constructions golhi(|ues. on

[ ÉCnAFAUD "1

domouie persuadé que les architectes chargés de les élever ont souvent

[ i':i:iiAFAUi) ] 110

manqué de ressources en rapport avec la nature et l'importance de ces balissos. Ils dovaiont donc être fort avares d'échafaudaf^os, lesquels coulent fort cher et ne représentent aucune valeur, du moment que l'éditice est achevé. Au-dessus dune certaine hauteur, on reconnaît encore, par la position des trous d'échafauds, que ceux-ci étaient sus- pendus. Suspendre un échafaud à un monument existant ne demande pas des combinaisons bien savantes ; mais suspendre un échafaud pour élever un édifice, avant que cet édifice soit construit, c'est un problème qui parait difficile à résoudre : on sait que les difficultés matérielles n'arrêtaient pas les architectes |?ofhiques.

Habituellement les fours des ^a-andes églises sont, dans leur partie supérieure, à la hauteur des beffrois, sous les flèches, percées, sur chaque face, de doubles baies étroites et longues. Les angles sont ren- forcés de contre-forts terminés par des pinacles ; mais dans les angles rentrants formés par ces contre-forts, et suivant les diagonales du carré sur lt'(|uel le plan de cestoursest tracé, on remarque prescjne toujours, à la base des beffrois, des trous plus ou moins grands et quelquefois des repos. Au-dessus de la partie verticale des tours, à la base des flèches qui s'élèvent sur plan octogonal, on voit, sur les huit faces, des lucarnes, des issues plus ou moins larges, mais éfroites et longues. Ces dispositions nous conduisent à admettre que les échafauds desti- nés à élever les parties supérieures et dégagées des tours d'églises étaient suspendus, c'est-à-dire qu'ils laissaient la partie inférieure des façades conq)lètement libre. Partant de ce principe, soient A (fig. 6j le plan d'une tour de façade d'une grande église à la base du beffroi, et B le plan de cette tour à la base de la flèche de pierre qui la couronne. Ayant deux baies sur chacune des faces du beffroi, nous disposons à travers ces baies des fermes d'échafauds se croisant en G et se rappro- chant le plus possible des contre-forts d'angle. En élévation, chacune de ces fermes donne le tracé F; les quatre poteaux G montent d'une seule pièce ou sont entés (en raison de la hauteur <lu beffroi) deEen H ; de H en K est un chapeau qui traverse dune baie à l'autre. Les deux liens IL, assemblés à mi-bois, soulagent puissamment ces chapeaux. Du point M pendent de doubles moises inclinées MN, qui portent l'extré- mité de la pièce horizontale N(3 posant sur l'appui des baies : des moises horizontales P, serrant tout le système intérieur et se réunissant à leur extrémité extérieure pour être pincées à leur tour par les grandes moises inclinées MN, composent autant de planchers pour les maçons. Ainsi, avant que la tour soif élevée, cet échafaud suspendu peut être établi. La construction arasée au niveau des chapeaux IIK, nous posons sur les premiers poteaux G d'autres poteaux G', d'autres chapeaux RS, d'autres liens TV, puis des moises doubles X qui suspendent encore l'extrémité des premiers chapiMux et les ponts intermédiaires. On re- marcjuera que les seconds chapeaux HS et les liens T passent à travers la flèche de pierre dans des trous ménagés exprès, bouchés après coup ou même laissés apparents. Des lucarnes sur les quatre faces de la

ill

[ KCIIAFALI)

flècho, parallèles à celles de la tour, partent des pièces en gousset qui

[ Kf.llAFAUl» ] 112

empêchent le hiement de l'échafaudage. Les linil haies du hcfiïoi |)(M- inellent donc ainsi de sortir, au dehors de la ciMisliuclioii, des »'*('ha- fauds saillants, sur lesquels on peut élal)lir des ponts. HestenI les angles à échafauder. Pour ce faire, nous avons un grand poteau central ah, un repos en c dans l'angle rentrant, et un trou réservé en d suivant la diagonale du carré (voyez le tracé sur la diagonale UZ du plan) ; cela suftil. Les chapeaux ef\ passant à travers ces li-ous, reposent sui' les poteaux (j et le poteau central, sont soulagés par les grands liens il\ deux moises pendantes no suspendent les ponts intermédiaires. Arasés au niveau e/, nous retrouvons la continuation du poteau central et des poteaux (); nous assemblons le second cliapcMU /i/, les liens rs, qui le soulagent en passant à travers les lucarnes de la llèche ; nous dispo- sons les moises pendantes tv, et nous réunissons ces pièces diagonales avecles pièces parallèles au moyen de solives horizontales, qui l'ont, à diflerentes hauteurs, tout le tour du clocher. La consiruclion terminée, tous ces échafaudages sont facilement déposés par linlérieur.] A voir les dispositions encore existantes à l'extérieur des grands

édifices du moyen âge, il est cer- tain que leséchafauds suspendus étaient alors fort usités, l^endant les XIV' et XV' siècles, on rhabilla beaucoup de monuments dune époque antérieure, soit parce (pu' leurs j»arenuMils étaient dé- gradés, soil parce qu'on voulait les mettre en harmonie avec les formes nouvelles. Dans le cas de reprises ou de restaura- tions extérieures, ces échafauds étaient très-utiles en ce qu'ils n'embarrassaient pas les rez- de-chaussée et qu'ils coûtaient moins cher (|ue des charpentes montant de fond. Les charpen- tiers établissaient une suite de ponts principaux (fig. 7), au moyen de poutres A engagées dans la maçonnerie, dont la bascul<> était maintenue par de grands liens 1} et par des moises pendanles (j. Si l'espace cpiil fallail laisser entre chaque ar- malure était trop large pour j)0- ser de l'une à l'autre des solives simples, on clablissail ifune poutre \\ l'anlre des fermes pendantes D, dont la disposition est détaillée dans le Iracé perspectif figure 8. Les

H3 L l'XniAFAUD ]

bouts ab sonl enrayés dans le inur ; les moises pendantes sont indi- quées en M, les entreloises armées on E. Des plats-bords P, portant sur ces entretoises, composaient les ponis principaux sur lesquels on pouvait barder les matériaux. Suivant la méthode employée par les

charpentiers du moyen Age, les moises étaient serrées au moyen de clefs de bois, sans qu'il fût besoin de boulons et de ferrements. Dans les échafauds, comme dans toutes les constructions de cette époque, on cherchait à économiser les matériaux, et l'on ne se préoccupait pas de la main-d'œuvre. De notre temps nous voyons faire des échafauds sim- plement et solidement combinés ; cependant il faut dire que les archi- tectes abandonnent trop facilement la direction de cet accessoire nécessaire à toute construction importante Tun peu d'étude et d'atten- tion de leur part ferait éviter bien des dépenses inutiles, et, grâce au déplorable système des adjudications, nous sommes souvent obligés d'employer des entrepreneurs de charpente qui sont hors d'état de trouver les moyens les plus propres à élever des échafauds solides en employant peu de bois. Un échafaudbien fait est cependant une des parties de l'art du constructeur qui accuse le mieux son intelligence et sa bonne direction. On peut juger la science réelle du constructeur à la manière dont il dispose ses échafauds. Les échaftmds bien établis

v. 15

[ ÉCIIAUGIHTTK 1 114

font gaj^nicr du lonips aux ouvriers, leur donnent de la conlianco, les ol)lii,'enl à jikis de régularité, de méthode et de soin. S'ils sont massifs, s'ils emploient le bois avec profusion, les ouvriers savent parfaitement le reconnaître : ils juj^ent sur ce travail provisoire du degré de con- naissances pratiques de leur chef et ne lui savent aucun gré de cet abus de moyens. Si, au contraire, des maçons sont appelés à travailler sur des échal'auds hardis, légers en api)aren('e. mais dont quelques jours dépreuve suftisent pour reconnaître la solidité, ils apprécient bien vite ces qualités, et comprennent que, dans l'œuvre, ce qu'on exigera d'eux, c'est du soin, de la précision, que l'on ne se contentera pas (Vnpeu}wès. Dans les restaurations d'anciens édifices, les échafauds demandent chez les architectes une grande fertilité de combinaisons ; on ne saurait donc trop attirer leur attention sur cette étude : l'économie. Tordre dans le travail, et, plus que tout cela, la vie des ouvriers, en dépendent.

ÉC H AU GUETTE, s. f. {eschauguette, eschargaite, escargaite, esc/ielgaite, esgaritte, garité). Échaugnette^ au moyen âge, désignait la sentinelle :

« Servauz i mist e chevaliers,

« Et cschargaites c portiers,

« Puiz est repairiez à Danfrout ' . »

« Ses escliauguettcs a li rois devise -. »

Aussi la garde, le poste :

« Par l'cscargaite Drooni le Poitevin, « Le fil le roi en laissa fors issir'. »

On disait escargaiter pour garder, épier :

« L'est cscargaïtc Salcmon li Sénés '. »

' Pendant les xiv*, xv* et xvi" siècles, dans le nord de la France, les petites loges destinées aux sentinelles, sur les tours et les courtines, sont apj)elées indifféremment gtn-ifes, esc/targucttes, pionnelles, csgarittcs, maisoncellcs, centinelles ou sentinelles, hobettes ^. Ainsi le poste prend le nom de la qualité de ceux qu'il renferme.

' Le Roman de Rou, vers 9510 et suiv.

' Roman de Garin le Loherain. La leçon eschargaite est préférable ; elle est employée dans le mémo roman :

« De réeliargaik', por Dion, i|u'on sora-t-il •? » Ce mot est formé de scara, interprété dans les monunieiiU du viir siècle par <»r»irt, aci'es, et de waclite, garde : scaraguayta.

' Roman lYOgicr VArdenois, vers ll;2;2 et suiv.

' Ihid., vers 1(17:50.

' Archives de R.'-tiuiiie, de Pt'-ronne, de Noyou. Voyez Len artisteft du nord de la Fiance aux xiV, xv« et xvr' siècles, par Al. de la Fons, baron de Mélicocq. Béthune, 1818. Réparai, des fortif. de Béthune, d'Arras, de Guise, de Noyon, de Péronne, etc. (Registre des comptes, |). ISô et suiv.).

413 I' KCIIAUGCETTE ]

Dans les plus ancionnes forliticaiions du moyen âge, il y avait des échauguettes. Il est à croire que ces premières échauguettcj étaient (le bois, comme les liourds, et qu'on les posait en temps de guerre. Tous les couronnements de forteresses antérieures au xii" siècle étant détruits, nous ne pouvons donner une idée de la forme exacte de ces échauguettes primitives. Lorsqu'elles ne consistaient pas seulement en petites loges de bois, mais si elles étaient construites en maçonnerie, ce n'étaient que de petits pavillons carrés ou cylindriques couronnant les angles des défenses principales, comme ceux que nous avons figurés au sommet du donjon du^chàteau d'Arqués (voy. Donjon, fig. 7, 8 et 9). Les premières écbauguettes permanentes dont nous trouvons des exemples ne sont pas antérieures au xn'' siècle : alors on les prodiguait sur les défenses ; elles sont ou fermées, couvertes et munies même de cheminées, ou ne présentent qu'une saillie sur un angle, le long d'une courtine, de manière à otïrir un petit tlanquement destiné à faciliter la surveillance, à poser une sentinelle, une guette. G'étaitp articulière- ment dans le voisinage des portes, aux angles des gros ouvrages, au sommet des donjons, que Ton construisait des échauguettes.

Nous voyons quatre belles échauguettes couronnant le donjon de Provins (voy. Donjon, tig. 27 et suivantes) : celles-ci étaient couvertes et ne pouvaient contenir chacune qu'un homme. Quelquefois l'échau- guette est un petit poste clos capable de renfermer deux ou trois soldats, comme un corps de garde supérieur. Au sommet du donjon de Chambois (Orne), il existe encore une de ces échauguettes, du xni^ siècle, au-dessus de la cage de l'escalier du xn".

Voici (tig. 1) l'aspect intérieur de ce poste, qui peut contenir quatre hommes. Il est voûté et surmonté d'un terrasson autrefois crénelé. Une petite fenêtre donnant sur la campagne l'éclairé; une cheminée permet de le chautlér: à droite de la cheminée est la tablette destinée à recevoir

I Kf.lIAUGUETTE ] HO

une lampe. Les fi^ens du poste pouvaient facilement monter sur le ler- rasson supérieur pour voir ce qui se passait au loin. Os i,'randes écliau- j^'ueltes à deux étages sont assez communes; il est à croire quen temps de guerre les soldats abrités dans l'étage couvert étaient posés en faction, à tour de rôle, sur la terrasse supérieure. Des deux côtés de la tour du Trésau, à Carcassonne, nous voyons de même deux hautes échaugueltes ainsi combinées; seulement il fallait, de l'étage fermé, monter sur le terrasson par une échelle, en passant àtravers un trou pratiqué dans le milieu de la petite voîite (voy. Construction, fig. 434).

11 faut distinguer toutefois les écbauguettes destinées uniquement à la suiveillance au loin de celles qui servent en même temps de guette et de défense. Les donjons possédaient toujours une échauguette au moins, au sommet de laquelle se tenait la sentinelle de jour et de nuit, qui, sonnant du cor, avertissait la garnison en cas de surprise, de mouvement extraordinaire à l'extérieur, d'incendie; qui annonçait le lever du soleil, le couvre-feu, la rentrée d'un corps de troupes, l'arrivée des étrangers, le départ ou le retour de la chasse : « La nuit dormi et « fu aise, et quant il le gaite corner le jour, si se leva et ala à l'église « proijer Dieu, qu'il li aidast'. » Ces sortes de guettes consistent en une tourelle dominant les alentours par-dessus les crénelages et les combles. Certains donjons, par leur situation même, comme les don- jons (l(îs châteaux Gaillard, de Coucy, n'avaient pas besoin de guette, leur défense supérieure en tenait lieu ; mais les donjons composés de plusieurs logis agglomérés, comme le donjon d'Arqués et, beaucoup plus tard, celui de Pierrefonds par exemple, devaient nécessairement posséder une guette. Dans le château de Carcassonne, qui date du commencement du xu" siècle, la guette est une tour spéciale sur plan barlong, contenant un escalier avec un terrasson crénelé au sommet. Celte tour domine toutes les défenses du château et même celles de la cité ; elle renfermait, vers les deux tiers de sa hauteur, un petit poste éclairé par une fenêtre donnant sur la campagne (voy. Arciutkcture MiLiTAiRK, fig. 1:2 et 13). Les échauguettes destinées seulement à l'ob- servation n'otî'rent rien de particulier : ce sont des tourelles carrées, à pans, ou le plus souvent cylindriques, qui terminent les escaliers au-dessus des tours principales des châteaux, en dépassant de beau- coup le niveau de la crête des combles les plus élevés. Les échauguettes servant à contenir un poste ou même une sentinelle pouvant au besoin agir pour la défense d'une place sont au contraire^ fort intéressantes à étudier, leurs dispositions étant très-variées, suivant la place quelles occupent.

Vers la tin du xiii"^ siècle, les portes sont habituellement munies d't''cliaugU(Mtes bâties en encorbellement aux angles du logis couron- nant l'entrée (voy. PoRTi:). Ces échauguettes servent en même temps de guérites pour les sentinelles et de llanquement. La belle porte qui,

' I.a aiiroiiique (h' liaiiis, cluip. viii.

417 [ Kf.lIAUGUKTTK }

•i PruL^ueen BohAnie, défoiul reiilrée du vieux ponl joie sur la Moldau,

du côté de la ville basse, est munie, sur les quatre angles, de char-

[ KCIIAUGl'I-TTi; I lis

mantes échauguettes dont nous présentons l'aspect (fig. 2). Elles pren- nent naissance sur une colonne surmontée d'un \drg;o chapiteau avec encorJ)(>llemeiit sculpté; sur ce premier plateau sont posées des co- lonnettes (voy. le plan A) laissant entre elles un ajour i)urement déco- ratif; à la hauteur du crénelage supérieur est une jjjuérite percée elle- même de créneaux'. Cet ouvrage date du milieu du xiv* siècle ; il est d'une conservation parfaite et bâti de grès. Mais ici les échauguettes sont autant une décoration rpiune défense; tandis que celles qui tlan- ! quaient la porte Notre-Dame à Sens (tîg. 3), élevée vers le commen- cement du xiv^ siècle, avaient un caractère purement défensif; la guérite supérieure était à deux étages, et présentait des' meurtrières l et créneaux bien disposés pour enliler les faces de la porte et protéger les angles -.

Si l'on phH'ail des échauguettes flanquantes aux cotés des portes, à plus forte raison en mettait-on aux angles saillants formés par des 1 courtines, lorsqu'une raison empéciiait de munir ces angles d'une f tour ronde. Il arrivait, par exemple, que la disposition du terrain ne permettait pas d'élever une tour d'un diamètre convenable, ou bien que j les architectes militaires voulaient faire un redan, soit pour masquer une poterne, soit pour tlanquer un front, sans cependant encombrer la place par une tour qui eût pu nuire à l'ensemble de la défense. C'est ' ainsi, par exemple, que sur le front sud-est de l'enceinte extérieure de la cité de Carcassonne, il existe un redan A (fig. A), motivé par la pré- sence d'un gros ouvrage cylindrique avancé K, dit la toiu' du Papefjai/, qui était élevé sur ce point, au sommet d'un angle très-ouvert, pour commander en même temps les dehors en G et l'intérieur des lices (espace laissé entre les deux enceintes) en L, par-dessus le redan. Il ne fallait pas, par conséquent, à l'angle de ce redan, en C, élever une tour qui eût défilé le chemin de ronde B ; cependant il fallait protéger le front B, le flanc A et l'angle saillant lui-même. On bâtit donc sur cet angle une large échauguette qui suffit pour jM'otéger l'angle saillant, mais ne pouvait nuire au connnandemeni de la grosse tour K.

La figure o reproduit la vue extérieure de cette échauguette ^, dont le crénelage était un peu plus élevé que celui des courtines voisines. Cet ouvrage pouvait être, en temps de guerre, muni de hourds. ce qui

' Si nous (lonnons ici cet exemple, c'est ([u'il nous seiiihie être l'œuvi-e d'un an lii- tcctc picard. En effet, en Boiième, pendant le xiv" siècle, on avait eu recours à des architectes de notre pays. Ainsi le chœur de la cathédrale de Prague est bâti en 1344 par un Français, Mathieu d'Arras, appelé en Bohème par le roi Jean et son fds Charles, margrave de Moravie. Parmi les écussons armoyés qui décorent la porte, sur le vieux pont, on trouve l'écu de France semé de fleurs de lis sans nombre, par conséquent antérieur à Charles V.

- Cette porte, qui conservait encore la trace des boulets des armées alliées lors de l'in- vasion de 1811, a été détruite, sans motif sérieux, il y a ipichiues années. C'était une charmante ruine.

' Cette échauguette dalr du Xlir siècle. .

119 -

[ liciiAUGUirrTK

en augmentait beaucoup la ioice. Entre la porte Narbonnaisc et la tour

[ KCIIAL'GUKTTK ] 1:20

du Trésau do la même cil('\ on a aussi pi-aliqué un rodan qui cnliic

l'entrée de la barbacane élevée en avant de cette porte : ce redan est

^. 6'âii/:/!^:va/-.

surnionlé dune Ix'llc iM'liauyuelk'. Luc lun};,ue uieuilrièrc llaiiquante est ouverte sur son flanc.

121

[ ÉCIlAUGUETTi: ]

"^^^te^B^^^

te^

V-\

"X

]0.''-

La figure 6 présente en A le plan du redan au niveau du sol de la

V. 16

[ i:ciiaugui:tti-: ] 1^22

ville, avec son petit poste E et la meurtrière F donnant vers la porte Narbonnaise. Do ce poste E, par un escalier à vis, on arrive à l'échau- ^uiclle (plan B), qui n'est que le crénelage de la courtine formant un tlancjueniciit oblique en encorbellement sur Tangle G. La coupe C faite sur la ligne DP du plan B explique la construction de cette échauguette, qui pouvait être munie de hourds comme les courtines. En D, nous avons figuré le profd de l'encorbellement H.

Toutefois, jusqu'au xiv' siède, les échauguettes flanquantes posées sur les courtines ne sont que des accidents et ne se rattachent pas à un système général défensif, tandis qu'à dater de cette époque, nous voyons les échauguettes adoptées régulièrement, soit pour tiuppléer aux fours, soit pour défondre les courtines entre deux tours. Mais ce fait nous oblige à quelques explications.

Depuis l'époque romaine jusqu'au xii^ siècle, on admettait qu'une place était d'autant plus forte, que ses tours étaient plus rapprochées, et nous avons vu qu'à la fin du \ii° siècle encore, Richard Cu^ur-do-I^ion, en bâtissant le château Gaillard, avait composé sa dernière défense d'une suite de tours ou segments de cercle se touchant presque. Lorsqu'au xnf siècle les armes de jet eurent été perfectionnées et qu'on disposa d'arbalètes de main d'une plus longue portée, on dut, comme consé- quence, laisser entre les tours une distance plus grande, et, en allon- geant ainsi les fronts, mettre les flanquemenls en rapport avec leur étendue, c'est-à-dire donner aux tours un plus grand diamètre, afin d'y pouvoir placer un plus grand nombre de défenseurs. Si c'était un avantage d'allonger les fronts, il y avait un inconvénient à augmenter de beaucoup le diamètre des tours, car c'était donner des défilements à l'assaillant dans un grand nombre de cas, comme par exemple, lors- qu'il parvenait à cheminer présides murailles entre deux tours et qu'il avait détruit leurs défenses supérieures. Tout le système porte avec lui les défauts inhérents à ses qualités mêmes. Puisque les armes de jet avaient une plus longue portée, il fallait étendre autant que possible les fronts; cependant^on no pouvait négliger les fianquements, car si l'assaillant s'attachait au pied de la courtine, ils devenaient néces- saire : or, plus ces fianquements étaient formidables, moins les fronts pouvaient rendre do services pour la défonso éloignée.

Soit(fig. 7) un front AB muni do tours ; BG est la largeur du fossé ; le jet d'arbalète est EF. Si l'assaillant dispose son attaque conformément au tracé FGH, neuf embrasures le découvrent. Mais soit IK un front contiiui iK)ii flanqué de tours, l'attaque étant disposée de même que ci-dessus on FGlt, les embrasures étant d'ailleurs percées à des distances égales à celles du front AB, treize de ces embrasures pourront décou- vrir l'assaillant. Que celui-ci traverse le fossé et vienne se poster «mi M, les assiégés no peuvent se défendre que par les mâchicoulis directe- ment placés au-dessus de ce point M ; mais ils voient sur une grande longueur la nature des opérations de l'ennemi, et l'inquiètent par des sorties dans le fond du fossé, il ne trouve aucun défilement.

123 [ KCUAUGUETTE ]

Uuand on assiégeait régulièrement une place, k la fin du \nV siècle (voy. Siège), on attaquait ordinairement deux tours, seulement pour éteindre leur feu, comme on dirait aujourd'hui, en démantelant leurs défenses supérieures, et l'on faisait brèche au moyen de la sape dans la

]sr

courtine comprise entre ces deux tours : car, celles-ci réduites à l'im- puissance, leur masse protégeait l'assaillant en couvrant ses flancs. Au moment de l'application définitive des mâchicoulis de pierre à la place deshourds, vers le commencement duxiv* siècle, il y eut évidemment une réaction contre le système défensif des fronts courts; on espaça beaucoup plus les tours, on agrandit les fronts entre elles, et, pour pro- téger ces fronts, sans rien ôter à leurs qualités, on les munit d'échau- guettes P, ainsi que l'indique le tracé NO (fig. 7). Ce nouveau système fut particulièrement appliqué dans les défenses de la ville d'Avignon, élevées à cette époque. Ces défenses ont toujours être assez faibles ; mais, eu égard au peu de reliefdes courtines, on a tiré un excellent parti de ce système d'échauguettes flanquantes, et la faiblesse de la défense ne

[ KC.MArGURTTF. | '21

résullP pas du nouvoau jutrli adoplr, (|ui ;i\;iil jxtur r(''siill;il d'ohliger rassaillant à commencer ses travaux de siège à une plus griiiide distance de la place. Du (Juesclin, en l)rusquanl les assauts toujours, donna tort au système des j,M-ands fronts flanqués seulement de tours très-espa- cées; les écliauguetles n'étaient pas assez fortes pour empêcher une échelade vigoureuse : on y renon{.-a donc vers la tin du xiv" siècle, pour revenir aux tours rapprochées, et surtout pour augmenter régulière- ment le relief des courtines. Examinons donc ces èchauguettes des niurailles papales d'Avignon.

8

La figure 8 présente le plan d'une de ces èchauguettes au-dessous des mâchicoulis; elles ne consistent qu'en deux contre-forts exté-

A

rieurs A, entre lesquels est pratiqué un talus dont nous allons recon- naître l'utilité ; un arc réunit ces deux contre-forts. Voici (fig. 9), en A,

125 l ÉCllAUGUKTTi: I

lélévalioii o\ltMi»nire do cel ouvrage, et en B sa coupe. L'écliauguetle s'élève beaucoup au-dessus de la courtine; elle est munie, à son som- met, comme celle-ci, de beaux mâcbicoulis de pierre sur sa face el ses deux lelours; de plus, ainsi que le fait voir la coupe, au droit du nmr faisant fond entre les contre-forts, est pratiqué un second mâcbicoulis C, comme une rainure de 0"',2o de largeur environ. Si l'assaillant se présentait devant l'échauguette, il recevait d'aplomb les projectiles lancés par les mâcbicoulis vusD, et, obliquement, ceux qu'on laissait tomber par le second mâcbicoulis masqué C; car on observera que, grâce au talus E, les boulets de pierre qu'on laisse choir par ce second mâchicoulis devaient nécessairement ricocher sur le talus E et aller frapper les assaillants à une certaine distance du pied de l'échauguette au fond du fossé. Les deux contre-forts, le vide entre eux et le talus étaient donc une défense de ricochet, faite pour forcer l'assaillant à s'éloigner du pied du rempart, et, en s'éloignant, à se présenter aux coups des arbalétriers garnissant les chemins de ronde de la courtine.

Ces échauguettes tlanquent les courtines, ainsi que le font voir les plans supérieurs (fig. 10 et 10 bù). Elles permettaient encore à un petit poste de se tenir à couvert, à l'intérieur, sous la galerie G, et de se rendre instantanément sur le chemin de ronde supérieur H, au premier appel de la sentinelle'.

La vue perspective intérieure (fig. 11) fait comprendre la disposition du petit poste couvert qui intercepte le passage au niveau du chemin do ronde de la courtine ; elle explique les degrés qui montent à la plate- forme de l'échauguette, et rend compte de la construction de l'ouvrage. N'oublions pas de mentionner la présence des corbeaux A, qui étaient placés ainsi à l'intérieur du rempart pour recevoir une fdière portant des solives et un plancher, dont l'autre extrémité reposait intérieure- ment sur des poteaux, afin d'augmenter la largeur du chemin de ronde en temps de guerre, soit pour faciliter les communications, soit pour déposer les projectiles ou établir des engins. Nous avons expliqué ailleurs l'utilité de ces chemins de ronde supplémentaires (voy. Arcui-

TECTURE MILITAIRE, fig. 32 et 33).

Ces sortes d'échauguettes interrompant la circulation sur les cour- tines avaient, comme les tours, l'avantage d'obliger les rondes à se faire reconnaître, soit par la sentinelle placée au sommet de l'ouvrage, soit

' Le plan 10 est pris au milieu du parapet du chemin de ronde de La courtine; le plan 10 bis, au niveau du prapel de réchauguette.

[ KCllAUGUKTTr: ] 12G

par le poste abiilé sous la petite plale-lbrmo supérieuro. Quelquefois même ces échau},'uettos sont fermées, barrant complètement le che- min de ronde : ce sont de véritables corps de ^^arde. Nous voyons encore

une écbau^nielte de ce genre sur la courtine occidentale de la forte- resse de A'illcneuve-lez-Avignon. Cette échauguetle ne tlanque pas la courtine et déborde à peine son parement extérieur; elle est réservée pour le service de la garnison. Voici son plan (fig. 12). En A, est le che- min de ronde interrompu par l'échauguctte, et ses deux portes B; un

127 [ KCHAUGUKTTl': ]

seul créneau G a vue sur l'extérieur; en D, est une petite cheminée.

A H /2

D

'c

Deux ou trois hommes au plus pouvaient se tenir dans ce poste, dont

i3

nous présentons (fig. 13) laspect intérieur, en supposant le comble,

[ ia;iiALi.Li'Tïi': J l-!^

tracé on E, enlevé. Ct'tl*' i)arlio (h^s iiiiirs de la ciladcllc do Villenouvo-

loz-Aviji;non date de la pi'cinirrc moilié du \\V s\ôo\o.

Les l'ormes données aux échauj^ueltes |)eiidaiil les xiv'^et xV' siècles sont très-variées : lorsqu'elles servent de llanquemenis, elles sont, ou barlongues, comme celles d'Aviffnon, ou semi-circulaires, ou à pans, portées sur des contre-forts, sur des encorbellements ou des corbeaux, suivant le besoin ou la nature des défenses ; elles sont ou couvertes ou découvertes, contenant un ou plusieurs étages de crénelages, avec ou sans mâchicoulis.

Il existait encore en 1833, au sommet des remparts de l'abbaye] du Mont-Saint-Michel en mer, du côté du midi, une belle écliauguette avec mâchicoulis sur la face et sur les côtés, interceptant, comme celle de Villeneuve -lez-Avignon, la communication sur le chemin de ronde de la courtine. Cette échauguette tenait aux constructions du xiv" siècle'.

Le plan (fig. 14), pris au niveau du crénelage, fait voir les deux baies fermant l'échauguelte, la petite cheminée qui servait à chauffer les gens du guet, l'ouverture du mâchicoulis de face en A, et celles des mâchicoulis lat«'ianx en B. Ces mâchicoulis se fermaient au moyen de planchettes munies de gonds.

La figure 15 donne une vue perspective extérieure de ce poste avec sa couveiture. Celle construction était do granit rouge.

La tigure ITi bis pi'ésente, en A, la coujjc de léchauguetle >ui' la ligne EG, et, en B, sur la ligne CD du plan.

' np|Miis ci'llt: é|ioi|iii', la |iiiiliim du n'iii|)ail (hnil il est iri i|ueslioii a rlr rolaiiréi'i cl réchauguctlc dotruilc ; depuis loiigtemi»s clic servait de lalriiies.

1:29 [ ÉCIlAUGUETTi; ]

Dans la premiè're de ces coupes es! indiquée l'ouverture du mâchi- coulis de face en H, avec la saillie K, sur le parement du mur, pour empêcher les traits décochés d'en bas de remonter en glissant le long du parement jusqu'aux défenseurs. Dans la seconde coupe B, on voit

l'ouverture du mâchicoulis de face en L, et en M, celles des mâchi- coulis latéraux avec les arrêts 0 pour les traits venant du dehors. Ces mâchicoulis latéraux servaient, avec les meurtrières P, à flanquer la courtine, car on remarquera que les défenseurs pouvaient non-seule- ment laisser tomber des pierres verticalement, mais aussi envoyer des traits d'arbalète obliquement, ainsi que l'indique le Iracé ponctué MN.

v. 17

[ KciiAiGL'irni:: | 130

Un trouve asspz souvent, dans nos anciennes forteresses, beaucoup déchauguetles dispos«''es de cette manière, au moins quant au mâchi- coulis d(; lace ; mais il ne faut pas prendre pour telles des latrines, qui

1S '"'

nn^-

^

j^sçS^sr^Uw™,

K^r^^rr^^^r^T)

souvent ont la même apparence extérieure, et ont leur vidanice sur le dehors (voy. Latrines), quand ce dehors est un fossé ou un escarpement.

Ainsi que nous avons l'occasion de le constater bien des fois dans le Dictionnaire, les architectes des xiii% xiV'et xv' siècles, employaient les encorbellements toutes les fois que ce système de construction pou- vait leur être utile: il an-ive souvent qu'on est oblif,fé, dans les bâtisses, de doiinei'aux pallies supc'rieures plus de surface qu'aux parties infé- lieures «les iiiaconiieries. Les architectes du moyen âge s'étaient sou- mis à ces besoins: ils iriit'silaieiil jamais à faii-e emploi du système des encorbellement, el se liiaienl avec beaucouj) d'adresse des difti- cullt's (|u"il prt'seiile. lonl en oblenaul des coiislructictns j)arrailemenl solides.

Sur un des l'ionis de l'tMiceinle du chàleau de Vez (voy. le [)lan d'ensendile de ce château à l'ai'ticle Don.kin, lii;. io), il existe encore de belles échaujiuettes semi-circulaires llan(iuantes, dont nous don- nons la vue perspective extérieure (fiJ,^ Kl). Sur le talus de la courtine naît un contri^-fort recianjiulaire peu saillant, qui, au moyen de trois corbelels, jtoiie un demi-eylindre inférieur sur le(iu(d posent quatre assises prolili'es arrivant à foiiner un puissant encorbellement portant l'échauyuette. La bascule de cette masse est parfaitement maintenue

-mi

I Ér.llAUGUETTF: ]

par le massif de la courtine. Sur l'autre front de la même enceinte,

I' r:(;ii.\i(.ri:TTi: | l-'^S

il riiilt''ri('iii''(U' l;i cour du cliàlcau, il cxislc des ('cliiuii^ucllcs icctau- ^Hilaires cette fois, à doubles llanquenients, (('sl-à-diic foiiuaid deux redans'de cJKKiue côlé ^tiJ,^ 17), deslint's à flau(|uci' la couiliuf^ à dioite

el à iiauclir : le piiMuicr rcdau asvc/. loui,^ pour pcrMicItre un lir paral- Irlt' aux |)ar('nienls de cette courliiu' : le second plus couit, mais sulti- saiil pour le lirol)li(|uo, ainsi (pic riii(li(pic le jdau A. Ici encore ('"est

133 I KCIIAUGL'ETTK |

un larj^'f contre-fort rfctanfiiilairp naissant sur le ialus infériour o\ porlani l'oncorbelU'nit'nl du prcniiin" rodaii : puis un second contre- fort en encorhellemeiif lui-nicnie, portant la saillie du second rcdan. Des larmiers abritent les protils et empêchent la pluie de baver sur les parements.

Dans larcbitecture militaire, les écliau|j;uetles noni été abandon- nées qu'après Vauban. On les rej^çardait comme utiles, même avec l'ar- lillerie à feu, pendant les xvi' et xvii' siècles; les angles saillants des bastions portaient encore des écbaufïuettes, il y a deux cents ans, des- tinées uniquement à abriter les sentinelles. Il va sans dire qu'en cas (le siège, c'était la première cbose qu'abattait l'assaillant. Celte per- sistance de l'échauguette constate seulement son importance dans les ouvrages militaires du moyen âge, puisqu'on eut tant de peine à l'aban- donner, même après que toul le système de la défense s'était trans- formé. Les dernières échauguetles soni en forme de poivrière, très- étroites, portées sur un cul-de-lanipe et n'ayant que la valeur d'une guérite, c'est-à-dire bonnes seulement pour surveiller les dehors, mais ne pouvant servir à la défense. Cependant, au commencement (lu xvi" siècle, et au moment l'on établit déjà des boulevards revê- tus, en dehors des anciennes enceintes, lorsque ces boulevards pré- sentent un angle saillant (ce qui est rare, la forme circulaire étant alors admise), cet angle saillant est garni quelquefois d'une assez large échauguette quadrangulaire, posée la face sur l'angle du boulevard, ainsi que l'indique la tig. 18. Ces échauguettes pouvaient recevoir un fauconneau; elles étaient ordinairement revêtues de combles de dalles |)osées sur une voûte, décorées d'armoiries et d'autres ornements qui donnaient aux saillants des boulevards un certain air monumental. Le temps et les boulets ont laissé peu de traces de ces petits ouvrages que nous ne retrouvons plus que dans d'anciennes gravures ; et c'est à peine si aujourd'hui, sur nos vieux bastions français, on aperçoit quelques assises des encorbellements qui portaient ces sortes d'échauguettes.

Sur les boulevards de terre et clayonnages dont on fit un grand usage pendant les guerres du xvi" siècle pour couvrir d'anciennes for- titicafions, on établissait des échauguettes de bois en dehors de l'angle saillant des bastions et au milieu des courtines (fig. 18 bis), afin de permettre aux sentinelles de voir ce qui se passait au fond des fossés. Ces sortes d'échauguettes sont employées jusqu'au xvn' siècle.

On établissait aussi des échauguettes transitoires de bois sur les chemins de ronde des fortifications du moyen âge; ces échauguettes se reliaient aux hourds et formaient des sortes de bretèches (voy. ce mot). Quant aux échauguettes à demeure, de charpente, nous les avons scrupuleusement détruites en France. A peine si nous en apercevons les traces sur quelques tours ou clochers. Pour trouver de ces sortes d'ouvrages encore entiers, il faut se décider à passer le Rhin et par- courir l'Allemagne conservatrice.

f KCIIArOl'KTTF | ••'^^^

Sur le bord oriental du lac <lf' Constance est une clianuante petite

villf (|iii ;i nom Liiidaii : ('"est iiiic tcle de cluMuin de fer bavarois.

18 ^"

, \ PlCKfi

Lindau a respecté ses murailles du moyen âge, avec quelques-unes

i;jo [ i;r.ii.uc.ui;TTi; ]

des anciennes louis llanciuanles. Une de ces tours, dont la eonstruc- lion renionle au xiv' siècle, est couronnée de quatre échaugueltfs du

XY^ siècle, de bois, posant sur des encorbellements de pierre. Voici (fig. 19) l'ensemble de cette construction. Les combles sont couverts de tuiles vernissées, avec boules et girouettes de cuivre doré. Depuis le xv" siècle, pas une main profane n'a touché cette innocente défense (jue pour l'entretenir; aucun conseil municipal n'a prétendu que les bois du comble fussent pourris ou que la tour génàt les promeneurs.

[ i;r.iiAr(jii:TTi': ] l-^')

Nous donnons (fig. 20) lo détail de Vuuo de ces quatre échauffuettes, dont les-pans do bois sont liouidés en niavonnerie, avec nieurlrières sur chacune des laces. Il suffit de jeter les yeux sur les gravures d'Israël Svlveslre, doMt'iian, de Cliastillnn, jxmr constater qu'on Franco toutes

les villes du Nord cl do l'Es! ronl'orniaient quantité de ces tours cou- ronnées d'écliauguottes qui se découpaient si hourousement sur le ciel et donnaient aux cités une physionomie pittoresque. Aujourd'hui nous on sommes réduits à admirer ces restes du passé en Allonjai^Mie, CD Belgique ou on Angletorro.

Dans la campagne, et surtout dans les pays de plaines, les combles des tours des châteaux se garnissaient d'échauguotlos qui pormeltaiont de découviir au loin ce qui se })assait : la Picardie et les Flandres sui"- montaient les combles do bnirs donjons d'échauguetlos do bois recou- vertes do plomb ou d'ardoises. Los gravures nous ont conservé quel- ques-unes de ces guettes de charponteiie. Nous donnons ici l'une d'elles (fig. •1\ ) en A '. A la hase du j^ignon se voient (hnix autres é'cliau-

' Du rliàlcaii Ac Ik-ersol en Hrabaiit. (Vov. Cusli'lln e.i. mus. .lac. haronLs Le Hoij, etc. Anvers, 16%. i

V l'rd'lorui nnltiliuin lirabnnluv,

137 [ HCIIAUGUKTTI-: |

^niPtles (lo pierre B, ù deux élayes, llan(|uaiil le cheinin de ronde des mâchicoulis.

Nous retrouvons encore la tradilion de ces guettes couronnant les cond)lesdes tours dansla plupartdeschùteaux de larenaissance, comme

V. 18

[ KciiAn.iiri'Ti: ] l.'W

à ("ili;iiiil)or<l, à TanliiN . ;i Aiicy-lc-lM'unc, et, plus lard, au cliàlcau (1(> Hicliclicu (Ml Poitou, de IJlfraiicoiul en IMcaidic, de. (W ne lui (|ut' sous le l'ègno de Louis \1V, cl loistjuc les condjh^s ne l'uroiil plus de mise sur les éditicos publics ou privés, (jue dispaïuiciit ces derniers restes de la guelle du ehàteau féodal.

Lesconihlcsdes hetlrois de villeélaieutsouvent munis d'échauguetles de bois, ('jojnme les combles des donjons, on a eu grand soin de les détruire chez nous, et il nous faut sans cesse avoir recours aux an- ciennes gravures, si nous voulons prendre une idée de leur disposition. La j)lui)art des tours de betfrois des villes du Nord en France, élevées pendant les xm" et xiv' siècles, étaient carrées •; elles se terminaient par une galerie fermée ou à ciel ouvert, avec échauguettes aux angles; de plus, le comble de charpente, très-élevé et très-orné généralement f car les villes attachaient une sorte de gloire à posséder un betlVoi magniti(pie), était percé de lanternes ou d'échauguetles servant de guérite au guet- teur. 11 nous faut bien, cette fois encore, emprunter aux pays doutre- Hhin, pour appuyer nos descriptions sur des monuments. Retournons donc il Prague, la ville des échauguettes, et celle dont rarchitecture gollii(iue se rappioche le plus de notre école picarde.

L'église pai'oissiale située en face de l'hôtel de ville possède deux tours sur sa façade occidentale, dont les couronnements alïectent bien plutôt la l'orme de nos betïrois municipaux du Nord que celle d'un clocher d'église. Ces tours, à défaut d'autres renseignements existants, vont nous servir à reconstituer les échauguettes des tours de ville des xiv' et XV* siècles.

Sur un dernier étage carré (tîg. 2:2) s'épanouit un large encorbelle- ment décoré décussons armoyéjà ; aux (jualre angles, cet encorbel- lement arrive à former des portions d'octogone, ainsi que l'indique le plan A. Une balustrade de pierre pourtourne le couronnement et est surmontée aux angles de logettes également de pierre, couvertes de pavillons aigus de charpente. En retraite, sur le parement intt'rieur de la tour, s'élève un grand comble à huit pans, sur quatre laces du- quel sont posées des échauguettes de bois couvertes